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La blouse d’hôpital : une tenue d’après-ski tendance

Les blessures dans les sports de neige sont de plus en plus graves et coûtent de plus en plus cher à la société. Pros ou sportifs du dimanche, personne n’y échappe, environ 65’000 personnes se blessent chaque année sur les pistes de ski. Alors, met-on volontairement à prix les ligaments croisés des skieurs ? 

Le Lauberhorn à Wengen, la Streif à Kitzbühel ou encore la Stelvio à Bormio ont au moins un point en commun ; les trois descentes sont des monstres de vitesse sur lesquels on expédie les athlètes engagés en Coupe du monde de ski alpin. La Streif, par exemple, est un ruban verglacé d’un peu plus de trois kilomètres, où l’on passe de 0 à 110 km/h en six secondes.

Dans la bouche des athlètes, les adjectifs ne manquent pas au moment d’évoquer la piste autrichienne. Personne n’échappe à la règle, même les plus grands ont les souliers qui s’entrechoquent de frousse dans le cabanon de départ perché au sommet du mont Hahnenkamm. « La première fois, j’étais à deux doigts d’entrer dans le club de ceux qui redescendent en télécabine », lâche le quintuple vainqueur de l’épreuve, le Suisse Didier Cuche. 

Épreuve mythique du circuit, la Streif a brisé de nombreux os et plusieurs carrières, à l’instar de celle de Daniel Albrecht. En 2009, lors du deuxième test chronométré de la descente, le Haut-Valaisan est victime d’une terrible chute à 140 km/h. Après trois semaines de coma artificiel, un traumatisme crânio-cérébral et l’aplatissement d’un poumon, il est considéré comme un miraculé.

Vidéo : la terrible chute de Daniel Albrecht à Kitzbühel

Aujourd’hui retraité du cirque blanc, Didier Défago parle lui d’une certaine appréhension qui est la même sur chacune des descentes du circuit. Il tient à préciser que jamais personne, ni entraîneur, ni fédération, ne lui a mis la pression : « On est pleinement conscients que l’on pratique un sport à risques et c’est ce pourquoi on a signé. Sur chacune des courses, l’athlète est libre de prendre le départ ou non. On en a eu la preuve cette saison encore avec Guay et Küng ». Tétanisé par l’accident de son compatriote Manuel Osborne-Paradis, le Canadien Erik Guay a renoncé à la descente de Lake Louise. Le Suisse Patrick Küng, lui, a fait l’impasse sur Wengen après une chute à l’entraînement.

C’est aussi à nous, skieurs, de trouver des solutions sur les pistes que l’on nous propose Didier Défago, ex-skieur professionnel

Le skieur de Morgins n’a jamais eu la sensation d’être envoyé au casse-pipe : « Si certaines conditions, liées en général à la météo, sont parfois discutables, je n’ai jamais pensé qu’on nous mettait délibérément en danger. Athlètes, fédérations et organisateurs devons travailler ensemble pour garantir le spectacle et l’attractivité du circuit sans que la sécurité en pâtisse. C’est aussi à nous, skieurs, de trouver des solutions sur les pistes que l’on nous propose ».

Quand la blessure devient banale

La blessure, Didier Défago ne l’a jamais redoutée. « Si on commence à y penser, on ne prend plus jamais le départ. Je sais exactement où se situe la limite à ne pas dépasser et les risques que j’encours si je la franchis ». Et le Morginois s’en tire bien : en presque 20 ans au plus haut niveau, il n’a manqué qu’une saison et demi pour cause de blessure.

Justin Murisier, lui, n’a pas été épargné par les pépins physiques durant sa jeune carrière. Le skieur valaisan de 28 ans s’est déchiré le ligament croisé antérieur du genou droit durant les étés 2011 et 2012. En août 2018, il chute à l’entraînement sur les pentes enneigées de Nouvelle-Zélande et le scénario se répète, un fois de plus. 

Audio : Justin Murisier reste fataliste face à ses blessures à répétition 

Cet accident prive Justin Murisier de Championnats du monde. L’événement a lieu chaque deux ans et représente l’un des temps forts du circuit. Mais à Åre, en Suède, le Bagnard est loin d’être seul à l’infirmerie. Il y retrouve, parmi les prétendants à une médaille, l’Italien Peter Fill, l’Autrichien Max Franz, le Canadien Manuel Osborne-Paradis et son compatriote Patrick Küng, qui a annoncé sa retraite suite à son traumatisme crânien. 

En ski alpin, lors de chaque saison, le tiers des athlètes se blesse. Dans 40% des cas, cela entraîne une pause forcée d’au moins un mois, selon le système de surveillance des blessures de la Fédération Internationale de Ski. Chaque skieur subit en moyenne deux fois durant sa carrière une blessure grave, généralement au genou, avec arrêt de la compétition pendant plusieurs mois. Lorsque le ligament croisé antérieur du sportif professionnel est touché, la reconstruction chirurgicale est quasi systématique.

Vidéo : Olivier Siegrist, chirurgien orthopédiste à l’hôpital de La Tour à Meyrin, explique pourquoi il recommande l’opération aux sportifs d’élite 

Tous sports confondus, le taux d’athlètes capables de retrouver un niveau préopératoire après une intervention sur le ligament croisé antérieur est estimé à 65%. Ces chiffres ont été révélés par une étude prospective réalisée uniquement en Anglais en 2014. Cette dernière démontre également que la première cause des échecs de retour au sport, alors que la chirurgie a été bien menée, est d’ordre psychologique. 

Audio : Jérôme Nanchen, psychologue du sport, évoque les causes principales d’un blocage mental

Comment arrêter le massacre ?

Si les principaux acteurs du cirque blanc font preuve d’une certaine résignation face à la blessure, cela n’empêche pas la Fédération Internationale de Ski de se préoccuper de leur santé. « Nous avons réalisé des statistiques dans chacune de nos disciplines entre 2006 et 2018 dans le but de réduire le risque de blessure chez les athlètes », explique la cheffe de presse de la FIS Sophie Clivaz. « En Coupe du monde de ski alpin, nous avons interrogé près de 300 coureuses et coureurs à la fin de chacune des douze saisons ». Depuis le premier recensement, la tendance est restée stable à environ 30% des athlètes victimes d’une blessure, dont 10% sont qualifiées de graves. 

Des skis moins agressifs

Pour l’heure, aucune action concrète n’a émané de ce sondage, mais la fédération internationale a déjà pris des mesures par le passé. En 2012, pour faire face à l’augmentation inquiétante du nombre de ligaments déchirés — il a doublé entre 1993 et 2011 — et suite à des études menées en collaboration avec plusieurs universités, l’instance sportive avait décidé de rallonger les skis de géant et de descente afin d’en réduire l’agressivité. Fortement décriée par certains athlètes, cette mesure a été réadaptée au début de la saison 2017–2018.

Les skis carving sont en effet à l’origine de nombreuses blessures. « Ces lattes paraboliques, même avec un rayon élargi, expriment des forces sur les articulations qui sont à la limite de ce que le corps humain peut supporter. En cas de chute ces forces augmentent encore et exercent des torsions qui peuvent facilement conduire à une rupture des ligaments », analyse Tristan Deslarzes, spécialiste FMH en médecine interne et d’urgence à l’hôpital de Sion et à Air-Glaciers. 

Des gros bobos aussi chez les amateurs

On retrouve ce même matériel ultra performant dans les caves des skieurs amateurs. Là aussi, avec le manque de préparation physique, une vitesse excessive et des pistes toujours plus fréquentées, les skis carving sont considérés comme l’un des principaux coupables d’accidents. Il faut dire que les croisés, tibias et autres chevilles des skieurs du dimanche ne sont pas épargnés. 

Selon les chiffres communiqués par le BPA, le bureau de prévention des accidents, environ 65’000 personnes se blessent chaque année dans les stations helvétiques, skieurs et snowboardeurs confondus. 79% des blessures sont considérées comme légères et 14% d’entre elles de gravité moyenne. Quant aux 7% restantes, elles sont qualifiées de graves. Elles entraînent un arrêt de travail d’au moins 90 jours ou conduisent vers le droit à une rente invalidité.

Le business du ligament croisé

Presque la moitié des accidents touchent les membres inférieurs, plus particulièrement les genoux. Le nombre d’opérations sur cette articulation n’a cessé de grimper depuis les années 80, notamment en raison d’un meilleur diagnostic et de techniques toujours plus performantes. Selon la dernière brochure du centre de compétence swiss medical board, entre 10’000 et 12’000 suisses par année sont victimes d’une blessure au ligament croisé antérieur. Près de la moitié d’entre eux passe sur le billard.

Depuis cet hiver, Delphine Vergères fait partie de la longue liste des opérés. Lors d’une chute, la Valaisanne de 38 ans a subi une rupture complète du ligament croisé antérieur. Elle a choisi l’option chirurgicale après discussion avec le docteur Olivier Sigriest, spécialiste du genou à l’hôpital de la Tour, à Meyrin.

Vidéo : Delphine Vergères et sa décision de passer par la case « opération » 

Une grosse gamelle à ski coûte cher, très cher. En moyenne, les frais engendrés se montent à 7’700 francs par blessure. C’est plus du double que pour une accident de football. Cela s’explique surtout par la gravité de certains cas : « J’ai vu des fractures très complexes avec des plateaux tibiaux complètement éclatés » , raconte l’urgentiste Tristan Deslarzes. « Il s’agit du même type de dégâts que l’on peut constater suite à un accident de voiture, avec de très grosses séquelles à la clé ». Dans le cas de Delphine, pour une blessure qualifiée de grave avec opération, la facture se situe bien au-dessus de la moyenne. 

Un montant exorbitant pour une opération qui ne se révèle pas toujours nécessaire. Si l’intervention chez l’athlète professionnel n’est pas contestée, plusieurs spécialistes vantent aujourd’hui les mérites d’un traitement axé sur la physiothérapie pour les sportifs amateurs. 

Vidéo : pour le docteur Pierre-Etienne Fournier, chef du service de médecine du sport à la clinique romande de réadaptation, de nombreuses opérations pourraient être évitées

À l’avenir, on pourrait donc lever le pied sur le bistouri. Dans la mesure du possible, le centre de compétences suisse de premier plan en matière de santé privilégie un traitement conservateur. Le swiss medical board estime que pour une efficacité à peine supérieure, la facture de l’opération est disproportionnée, sans compter qu’une intervention chirurgicale comporte de nombreux risques d’infection, de troubles de la sensibilité et autres dommages nerveux.

Une opération des ligaments croisés est un luxe. En Suisse on a de la chance de pouvoir se le payer Olivier Siegrist, chirurgien orthopédiste à l’hôpital de La Tour à Meyrin

Le docteur Olivier Siegrist opère plusieurs genoux par jour, parfois sur demande du patient lui-même : « Si je refuse une intervention à quelqu’un qui y tient absolument, il ira de toute façon voir ailleurs ». Le chirurgien orthopédiste estime que la Suisse a affaire à un véritable problème de santé publique. « Une opération des ligaments croisés est un luxe. Dans notre pays, on a la chance de pouvoir se le payer ». Un luxe pour lequel les assurances déboursent annuellement 286 millions de francs. Ce montant ne représente toutefois que la partie visible de l’iceberg, puisque les entreprises aussi mettent la main au porte-monnaie. Chaque hiver, elles doivent faire face à l’absence prolongée de 33’000 travailleurs. 

« Les pertes sont très difficiles à chiffrer mais en moyenne, un accident coûte à un employeur entre deux et cinq fois ce qu’il a coûté à l’assurance. Il faut prendre en compte les frais de formation du remplaçant et le ralentissement de la chaîne de travail », explique Jean-Luc Alt, porte-parole de la Suva, la caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accident. En réalité, la facture se monterait donc à plus d’un milliard de francs par an.

Afin de réduire les blessures chez le skieur amateur, le plus grand assureur-accidents de Suisse mène une grande campagne de prévention depuis 2016. Elle s’articule autour d’un questionnaire dédié aux sports de neige et de quelques exercices de fitness. « Il faut être conscient qu’on ne peut pas passer de son canapé aux pistes de ski sans un minimum de condition physique », met en garde Jean-Luc Alt. 

Mais puisque personne n’a encore inventé le ski sans chute… Et si les assurances ne remboursaient les opérations plus qu’à certaines conditions ?

Texte et multimédia : Estelle Daven
Photos et dessin : Pixabay, Keystone-ats, Justin Murisier, SkiActu.ch (autorisation pour photos et dessins de la part de Johan Tachet), Estelle Daven

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