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Energies vertes : pourquoi la Suisse n’y arrive pas

En terme de nouvelles énergies renouvelables, la Suisse se montre mauvais élève. Si les consciences écologiques s’éveillent, trop de freins subsistent pour booster la part des énergies propres. Analyse et zoom sur le cas valaisan.

Collonges (VS), décembre 2005 : la première éolienne du Valais se met en marche. Sur cette même parcelle, deux autres turbines doivent encore sortir de terre à moyen terme. 2019 : l’hélice, baptisée « Cime de l’Est », se dresse toujours seule dans le paysage.

Voilà près de 14 ans que les promoteurs s’activent pour achever le parc éolien…sans succès. « Les études se succèdent…les oppositions aussi, reconnaît Paul-Alain Clivaz, responsable éolien chez SEIC Teledis, qui confie cette anecdote dans la foulée : une riveraine n’a pas hésité à porter le projet jusqu’au Tribunal Fédéral. »

Voilà près de 14 ans que l’éolienne de Collonges se dresse seule dans le paysage

Le cas de la turbine de Collonges est loin d’être unique sur le territoire suisse. Au total, une vingtaine de projets d’installations ont été abandonnés ces dernières années. D’autres sont à l’arrêt, au cœur de batailles juridiques. Récemment, seul celui d’Airolo (TI) a obtenu son permis.

La Suisse traîne les pieds

Globalement, la Fondation suisse pour l’énergie (SES) met le doigt sur un constat : « en ce qui concerne les nouvelles énergies renouvelables, la Suisse est un des plus mauvais élève d’Europe, assène Valentin Schmidt, responsable communication et projets politiques au sein de la SES. Dans les pays voisins, les parcs éoliens tapissent le territoire. » 

Au Danemark, champion en la matière, rares sont ceux qui dépeignent le pays sans mentionner les centaines d’hélices qui y tournoient. L’énergie éolienne couvre 40% des besoins en électricité. L’Irlande et le Portugal talonnent le Danemark, avec plus de 20 %. La Suisse, elle, fait pâle figure, à l’autre bout du classement, aux côtés de la Slovaquie, la Slovénie, et la république Tchèque. Sur le marché suisse de l’électricité, l’éolien ne représente que 0,2%, produit par 37 turbines. 

La part d’énergie éolienne dans six pays d’Europe

Dans le milieu de la production d’énergie solaire, la Suisse s’inscrit plus proche de la moyenne européenne, à 3,3%, bien qu’elle demeure en retard sur tous les pays limitrophes. Mais dans la réalité du marché, d’autres limites se posent, à en croire la Fondation suisse pour l’énergie, qui pointe du doigt un manque d’encouragement dans l’investissement et des listes d’attentes trop longues.

Si la situation de la Suisse peut étonner, elle s’explique par une combinaison de plusieurs éléments.

1. Citoyens réfractaires

« Où il y a du peuple, il y a toujours des oppositions. » Les mots de Roberto Schmidt, conseiller d’Etat valaisan, en charge du département des finances et de l’énergie. Auteur de la motion pour la sortie du nucléaire par étapes au Parlement, le conseiller soutient les projets de parcs éoliens en Valais. « Ça n’est pas faute d’essayer, insiste Roberto Schmidt. Les projets de sites éoliens ne manquent pas, mais le refus des riverains non plus. » 

Pourvu de sept éoliennes en activité, le Valais compte un seul parc achevé, au col du Nufenen, à la frontière avec le Tessin. Ailleurs, tous sont freinés.

Trois des parcs sont freinés par des associations environnementales

Parmi ces derniers, un projet de trois machines au coude du Rhône, entre Charrat et Saxon, qui ne semble pas prêt de voir le jour. « Pas moins de 330 oppositions avaient découlé de la première mise à l’étude, en 2013 », se souvient Joël Fournier, chef du Service de l’énergie et des forces hydrauliques. Peur du bruit, des effets stroboscopiques, de la dénaturation du paysage, de l’impact sur la faune… les motifs sont nombreux. 

Si la plupart des arguments peuvent être aujourd’hui contredits, preuves à l’appui, reste la question du paysage. « Qu’il s’agisse des nuisances sonores ou de l’impact sur le marché de l’immobilier, nous sommes en mesure de balayer ces craintes, assure Paul-Alain Clivaz. Mais contre les citoyens qui refusent purement et simplement de voir des éoliennes dans leur champs de vision, c’est plus compliqué ».

Dans la région couverte par SEIC Teledis, les opposants ont d’ailleurs choisi de constituer une association citoyenne. Histoire d’officialiser leur voix, sous la bannière « S.O.S paysages du coude du Rhône ».

Vidéo : pluie d’oppositions pour les promoteurs éoliens

« Pas de poids juridique en tant qu’association », selon Paul-Alain Clivaz. Mais tout de même un frein au développement éolien dans la plaine du Rhône et au-delà. Parfois sur du long terme.

2. Système judiciaire complexe

Si le droit d’être reconnu par les tribunaux n’a à priori pas lieu d’être pour les associations citoyennes, il existe bel et bien pour les ONG environnementales. Ainsi, le WWF, Birdlife, ou Pronatura n’hésitent pas à monter au front contre certains projets, au nom de leur combat pour la biodiversité.

C’est par exemple le cas de la combe de Barasson, aux abords du col du Grand Saint-Bernard. La commune de Bourg St-Pierre entend implanter un parc éolien de cinq, voire sept machines. Mais là, les associations écologistes sont catégoriques, c’est un « non » sans équivoque. Outre la dénaturation des paysages, les défenseurs de la biodiversité craignent pour la survie de certaines espèces indigènes, parmi lesquelles le gypaète barbu et le lagopède alpin.

Voilà des années que le président de Bourg-St-Pierre bataille pour aller de l’avant. Et Gilbert Tornare ne mâche pas ses mots.

Vidéo : dialogue difficiles entre communes et ONG

Catégorique, Gilbert Tornare poursuit les démarches contre vents et marées. « La commune et ses habitants tiennent à ce projet », insiste le président de Bourg-St-Pierre.

« Écologistes de ville », « contradiction avec leur idéologie ». Le WWF veut nuancer les propos de l’exécutif valaisan : l’organisation ne rejette pas totalement l’énergie éolienne.

Audio : « Le WWF est un ardent défenseur des énergies propres »

Marie-Thérèse Sangra, en charge du secrétariat régional du WWF Valais

Dans la plaine du Rhône, c’est moyennant plusieurs études et compromis en amont des mises à l’enquête, que des accords ont été trouvés entre les promoteurs de la SEIC et les écologistes. « Il nous a fallu enterrer des lignes et accepter de perdre en productivité à certains moment de la journée, reconnaît Paul-Alain Clivaz. En échange, le WWF a fait preuve de souplesse concernant la survie de certains oiseaux ».

Marie-Thérèse Sangra met encore en avant le pacte conclu en 2016 entre Suisse Eole et WWF Suisse, pour le développement des éoliennes sur le territoire helvétique. L’ONG imagine ainsi 400 installations sur l’ensemble du territoire. Sa seule exigence : une réflexion globale et un choix des sites minutieux. « L’idéal serait de mener une étude globale sur l’ensemble de la Suisse pour cibler les endroits les plus appropriés, suggère Jérôme Fournier, biologiste mandaté par l’ONG. Cette solution éviterait les tensions avec les communes comme Bourg-St-Pierre. »

Si l’avenir de l’éolien en Suisse semble être compliqué, le chef du Service valaisan de l’énergie et des forces hydrauliques Joël Fournier garde une lueur d’espoir. « Jusqu’à l’an dernier, le combat pour l’énergie renouvelable ne faisait jamais le poids face à la préservation environnementale, résume Joël Fournier. Mais la nouvelle loi sur l’énergie, entrée en vigueur en 2018, pourrait changer la donne. » A l’échelle du pays, si le projet de parc éolien peut prétendre à une production de 20 GWh par année, sa légitimité l’emporte, face à une zone naturelle d’importance nationale. La pesée des intérêts est désormais équivalente.

« Espérons que le Tribunal Fédéral devienne moins frileux dans ses décisions »

PAUL-ALAIN CLIVAZ, RESPONSABLE ÉOLIEN CHEZ SEIC TELEDIS

La décision pourrait peut-être débloquer certains projets, la Confédération ayant fixé ses objectifs de production nationale à 7% d’ici 2050 (contre 0,2% actuellement). C’est en tout cas ce qu’espèrent les promoteurs en électricité, à l’image de Paul-Alain Clivaz, de SEIC Teledis. « Le Tribunal Fédéral pourrait devenir moins frileux dans ses décisions. Ce qui nous éviterait aussi de construire des turbines en pleine montagne, où la densité de l’air fait souffrir leur rentabilité. »

3. Freins administratifs

Plus que sur les forces éoliennes, Paul-Alain Clivaz veut miser sur l’énergie photovoltaïque. « L’objectif national de 7% montre que la Suisse n’a jamais fait preuve d’ambitions particulières concernant l’éolien », relativise-t-il. L’office fédérale de l’énergie (OFEN) semble d’ailleurs lui donner raison. « Notre avenir, c’est le solaire », n’hésite pas à dire Patrick Kutschera, chef du service SuisseEnergie.

Mais là aussi, des freins existent selon la Fondation suisse pour l’énergie. D’abord pour des raisons financières : bien que les prévisions tablent le coût moyen du kWh solaire à 2 centimes à l’échelle planétaire, d’ici à une vingtaine d’années, le coût moyen du kWh solaire en Suisse reste actuellement 1,5 à trois fois plus élevé qu’en Allemagne.

« Un système national de rétribution à prix coûtant existe pour encourager financièrement les citoyens à opter pour des panneaux solaires, explique Valentin Schmidt, responsable communication et projets politiques au sein de la SES. Mais il expire en 2022, et les listes d’attente sont trop longues pour rendre la démarche intéressante. »

« Les élus ne veulent pas se risquer à accorder des subventions à vie »

ROBERTO SCHMIDT — CONSEILLER D’ETAT VALAISAN EN CHARGE DES FINANCES ET DE L’ÉNERGIE

Conscient de ces réflexions, Roberto Schmidt se veut rassurant. « La rumeur court que ce programme pourrait être renouvelé jusqu’en 2030 ». D’une certaine manière, le conseiller d’Etat valaisan en charge des finances et de l’énergie impute cette date butoir à une prudence « typique » des Suisses. « Les élus ne veulent pas se risquer à accorder des subventions à vie, explique-t-il. Tout se fait par escaliers. De la même manière que la sortie du nucléaire a été approuvée, parce qu’on y a défini des étapes. »

4. Ambitions politiques divergentes 

Les nouvelles énergies renouvelables accaparent beaucoup d’attention de la part des politiques. Mais certains élus, parmi les plus influents, ne cachent pas leur scepticisme.

« Force hydraulique — poursuivre le combat ». C’est sous cette bannière que le conseiller aux Etats sortant Beat Rieder a mené sa dernière campagne électorale. Le Haut-valaisan, réélu à la Chambre Haute pour un second mandat, défend une vision sans demi-mesure : « Ces nouvelles énergies ne suffiront jamais à compenser le vide que laissera le nucléaire », affirme-t-il, catégorique. Membre de la Commission de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de l’énergie au Parlement, Beat Rieder préfère plaider la cause des forces hydrauliques. « Les gens ne veulent pas des éoliennes et l’ont prouvé maintes fois, insiste-t-il. Quant au solaire, on n’a pas encore trouvé de moyen de stocker sa masse énergétique… il y a encore un travail de recherches conséquent à entreprendre. »

« Ces nouvelles énergies ne suffiront jamais à compenser le nucléaire. » 

BEAT RIEDER — CONSEILLER AUX ETATS

En Suisse, l’hydraulique fait office de colonne vertébrale du système d’approvisionnement du pays, couvrant 60% de la production nationale d’électricité. Beat Rieder compte bien agir depuis Berne pour booster ce chiffre, en développant encore de petites et moyennes centrales. « Une démarche qui n’aboutira que si des garanties sont données aux investisseurs et exploitants, reconnaît Beat Rieder. L’hydraulique a souffert de la chute du prix de l’électricité sur le marché européen et les entreprises gardent des doutes sur la rentabilité du marché. »

Pour rectifier le tir, le conseiller aux Etats mise entre autres sur la loi sur l’approvisionnement en électricité. Un texte qui ambitionne de créer des conditions propres à assurer un approvisionnement en électricité sûr ainsi qu’un marché de l’électricité axé sur la concurrence.

Lentement mais surement

Toile juridique complexe, prudence dans les subventions, débat sur la meilleure formule… « La Suisse a toujours fonctionné comme ça » , conclut Roberto Schmidt. Pour le conseiller d’Etat valaisan, le délai de la sortie du nucléaire en 2050 ne sera jamais respecté. « Mais ça ne veut pas dire qu’on n’y arrivera jamais », ajoute-t-il.

Et que dit la sciences ? Les experts veulent faire preuve de patience. Pour Philippe Jacquod, professeur à la HES SO Valais Wallis et spécialiste du domaine de l’énergie, la transition énergétique n’a rien d’impossible. « Scientifiquement, tout est là. Mais une transformation sociétale profonde est nécessaire. »

Audio : « la transition énergétique nécessite du temps et un changement sociétal »

Philippe Jacquod, professeur HES et spécialiste du domaine de l’énergie

« On vit différemment d’il y a quarante ans, et les changements se poursuivront encore ces prochaines années », assure le scientifique. La  vague verte survenue aux élections fédérales semble être un reflet de cette évolution, du moins le reflet d’un besoin de changement de la population.

Texte et multimedia Oriane Binggeli
Images Oriane Binggeli, Keystone

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