19C

Intelligence artificielle ou superficielle ?

Il n’en faut pas plus pour exciter les internautes, un mois avant le Consumer Electronic Show, le salon le plus important consacré à l’innovation technologique. Cette année, l’une des présentations les plus attendues c’est celle de la société Neon, fondée par le Samsung Technology and Advanced Research Labs. Elle crée le buzz grâce à de courtes vidéos énigmatiques qui teasent des êtres humains artificiels. 

Des humains artificiels ? Vraiment ? 

L’intelligence artificielle a‑t-elle évolué à tel point qu’on puisse prétendre à une nouvelles forme de vie ? Garde-elle ses secrets pour mieux nous surprendre ou cache-elle simplement un écran de fumée ? Il est sans doute temps de relativiser ce qu’est l’IA aujourd’hui et de distinguer ce qu’elle est de ce qu’elle n’est pas.

Tel pouvait-on lire sur les réseaux sociaux du fabricant Neon, quelques jours avant le jour J.

Une foule de spectateurs se tient devant le stand du constructeur en ce 7 janvier 2020, à Las Vegas. D’impressionnants écrans à taille humaine font face aux visiteurs et révèlent des humains en 3D plus vrai que nature. Ils se tiennent debout et semblent attendre qu’on s’adresse à eux.

4-neons-1.png

Le hic c’est justement qu’ils ne répondent pas. Seul le programmeur est en mesure de les faire réagir via une tablette. Il leur fait dire quelques phrases et prendre des expressions faciales. Le public reste de marbre : la voix est plutôt robotique et les animations rigides. L’engouement commence à retomber malgré les tentatives du concepteur de vendre ses avatars comme des amis virtuels et à terme des collègues de travail.

VIDÉO — Première rencontre avec un humain artificiel

“Ce n’était pas la révolution à laquelle je m’attendais” affirme Ben Woods, analyste en chef chez CCS Insight. Même refrain du côté du public qui n’hésite pas à tourner en dérision l’avatar.

Commentaires Youtube

Commentaires Youtube, janvier 2020.

 

MACHINE OU MARKETING LEARNING

La communication autour de l’intelligence artificielle idéalise une technologie qui en est qu’à ses débuts. Les fantasmes atteignent un point tel que la réalité ne peut être que décevante. L’exemple des avatars Neon illustre efficacement ce phénomène décrit par Ronan Bars, directeur général d’Eurodecision, spécialiste des algorithmes. Selon lui, cette stratégie est utilisée par grandes et petites entreprises. Ce serait un schéma presque habituel dans ce domaine.

En dehors des avatars et des relations sociales, ce domaine touche aussi celui de la santé. À l’institution de Lavigny dans le canton de Vaud, on soigne les patients à l’aide d’un robot. Du nom de Lambda, la machine se spécialise dans le traitement de traumatismes locomoteurs (AVC), de paraplégies pour les membres inférieurs et de divers troubles liés au vieillissement. La communication autour du produit présente l’appareil comme unique en son genre et d’avant-garde.

D’après Yannick Charrotton, l’un des deux co-fondateurs du robot, son point fort réside dans son autonomie.

L’autonomie du robot, c’est le principe même du machine learning ou apprentissage automatique. La quantité de données reçues permettent au robot de reconnaître et de comprendre la nature et les besoins d’une irrégularité.

Le robot apprend du patient et il est capable de répéter de façon autonome. Yannick Charrotton, co-fondateur du robot Lambda.

Un discours qui rappelle la vidéo de promotion de l’entreprise. On peut y lire “LEARNS FROM THE EXPERT : YOU”. Des mots qui font réagir Bertrand Kiefer, médecin et rédacteur en chef de la Revue médicale suisse.

VIDÉO — L’avis de Bertrand Kiefer sur la vidéo de promotion du robot Lambda

J’ai le sentiment qu’il faut quelqu’un qui soit là pour me motiver. Seul avec la machine, c’est plus dur. Sandalio Garcia, patient à l’institution de Lavigny

Olivier Tschanz, un autre patient victime d’AVC affirme que s’il préfère le robot à un vélo d’appartement, c’est pour l’aspect ludique qu’offre le jeu vidéo. Éviter des obstacles, gravir un sommet, guider un avion, tels sont les jeux que la machine propose. Ludique certes, mais peut-on vraiment parler de high-tech d’avant-garde ?

Pour Julia Prêtre, la physiothérapeute des deux patients, le robot est un complément à la thérapie déjà mise en place. L’appareil motive, mais il est important de rester à coté pour encourager.  Une séance de physiothérapie standard offre une variété de soins que le robot ne peut encore prodiguer. “Venir sur le robot, c’est du surplus, un bonus à ajouter à tout ce qu’on a déjà.”

INTELLIGENCE ARTIFICIELLE MAIS BÉNÉFICES RÉELS

Un bonus qui s’avère aussi financier pour l’institution, puisque le robot permettrait de soigner simultanément plusieurs patients, sans engager davantage de thérapeutes.

Avec plusieurs appareils, on peut avoir un seul physiothérapeute qui gère plusieurs patients en parallèle. C’est là qu’il y’a un intérêt économique. Yannick Charrotton, co-fondateur du robot Lambda

Dans l’avenir, il faudra donc compter sur des patients proactifs, selon Daniel Walch et Xavier Comtesse, directeur général du Groupement hospitalier de l’Ouest lémanique et conseiller scientifique. Il ne faudra plus compter sur le personnel soignant. Ce seront des coach virtuels sur nos smartphones qui serons nos médecins de garde. L’idée est d’éviter des frais inutile avec un passage aux urgences. Ce n’est pas sans rappeler l’évolution des caisses dans les supermarchés. Aujourd’hui vous payez seul, demain vous vous soignerez seul. 

Une somme qui représenterait 10% du volume global des coûts en Suisse. « Avec l’intelligence artificielle, nous assistons pour la première fois à un progrès technologique susceptible de produire des économies drastiques en matière de santé. » affirment Daniel Walch et Xavier Comtesse.

“l’IA fonctionne admirablement bien dans l’interprétation d’images et dans la reconnaissance de faux, qu’il s’agisse de factures ou de mauvais comportements. C’est là qu’elle peut nous aider à faire baisser les coûts. Nous affirmons cela sur la base d’une approche scientifique qui n’a rien à voir avec de l’arbitrage politique habituel.”

Des économies impressionnantes et qui ne se limitent pas à la santé. Une étude de la société Accenture a examiné les effets économiques de l’IA dans 12 pays développés d’ici 2035. D’après le rapport, l’IA pourrait doubler les taux de croissance économique annuelle et augmenter la productivité du travail jusqu’à 40%.

Mais à qui profitent ces économies ? C’est la question qui inquiète Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg. Pour lui, cette mutation n’a rien de vertueux.

Ces bénéfices ne seront pas distribués en termes de revenus salariaux, mais placés sur les marchés financiers de façon à obtenir du rendement. Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg.

L’économie mondiale en serait alors à terme fortement fragilisée. La baisse des coûts de production entraînerait une baisse des salaires, ce qui aurait pour conséquence une baisse du pouvoir d’achats des consommateurs. “C’est un un cercle vicieux qui tire vers le bas les ménages, les entreprises et pour finir l’Etat.”

Si les développeurs d’IA sont peu nombreux à partager cette opinion, ce n’est pas le cas de Matteo Togninalli. Le directeur de Visium, une startup lausannoise, admet que le besoin de réduire les coûts est souvent ce qui pousse les entreprises à franchir le pas. Toutefois, selon lui, la force de cette intelligence c’est aussi de permettre aux employés d’une entreprise de se concentrer sur des tâches moins répétitive et donc plus intéressantes. Tous les exercices de type classification et gestion des données sont à la portée de l’IA. Cette technologie peut donc durablement soulager le quotidien des employés.

LES SOS ADRESSÉS À L’IA

Aux Hôpitaux universitaires genevois, on croit aussi aux qualités de l’intelligence artificielle. Depuis 7 ans, ils sont actifs dans le domaine et forment des groupes de recherches. Parmi eux, se trouvent Arnaud Robert et Christophe Gaudet-Blavignac, informaticien et médecin HUG. Ils développent ensemble un algorithme capable de remplacer des cardiologues dans certaines tâches.

Il existe des irrégularités qui sont propres à certaines maladies. C’est précisément ce que notre algorithme détecte. Arnaud Robert, informaticien aux hôpitaux universitaires genevois

Christophe Gaudet-Blavignac ajoute que l’algorithme est nettement plus précis qu’un véritable cardiologue, ce qui a pour conséquence un traitement des patients beaucoup plus rapide et des chances de guérison optimisée.  Voilà qui a de quoi redorer le blason de l’IA qui joue ici un rôle non pas accessoire, mais bien utilitaire à haute valeur ajoutée.

C’est aussi ce que pense le start-uper Stephan Fehlman de ses propres robots. Les siens ne sauvent pas des vies, mais serait capable de nous sortir de sacrés pétrins. Imaginez que vous ayez perdu votre carte bancaire, que votre ordinateur ne réponde plus ou que vous cherchiez un hôtel sans accès à internet. Les assistants virtuels de la start-up zurichoise Spitch, sont là pour vous sortir d’affaire. Vous composez un numéro sur votre téléphone et êtes mis en contact avec l’un de ses assistants pour une expérience d’humain à presque humain, nous promet le Business Manager. Dans la famille Spitch, il y’a trois agents virtuels : Luka, Alina et David. Luka est un expert en communication, Alina détecte les émotions et David est spécialisé dans la sécurité.

Nous avons créé ces personnages car c’est important que les gens n’aient pas l’impression d’être au service d’une machine.  Stefan Fehlman, Business Manager de SPITCH

Nous avons rencontré un assistant virtuel plus généraliste à des fins de démonstration.

AUDIO — Démonstration d’un agent virtuel de la start-up Spitch

Stephan Fehlman veut nous rassurer. “Ce n’est encore qu’un modèle de démonstration, donc il est très limité. Mais dans une situation réelle, si vous étiez un client, vous pourriez lui demander tout ce que vous voulez.” Les vidéos de promotion de l’entreprise donnent en effet à voir un échange fluide et constructif entre humain et robot. Et pour la question de savoir si les assistants virtuels servent d’avantage aux entreprises qu’au client, pour Stefan Fehlman les bénéfices sont des deux côtés.

Une banque peut traiter davantage d’appels pour un coût bien plus bas. Et pour le consommateur, l’expérience client est meilleure. Stefan Fehlman, Business Manager chez Spitch

Une meilleure expérience, à condition que le robot aboutisse, puisqu’il est fréquent que l’agent virtuel n’aboutisse pas. Lorsque cela arrive, un ticket est créé de façon à mettre en contact le client avec un assistant humain.

Capture d’écran du smartphone utilisé pour la démo. L’agent virtuel n’ayant pas résolu le problème, un ticket a été créé.

Pour Olivier Glassey, sociologue du numérique à l’université de Lausanne, ces assistants virtuels posent un problème d’un autre genre. 

 

S’ils ne sont pas doués d’empathie, ils ont tout de même le mérite de moderniser l’image d’une entreprise. C’est en tout cas ce qu’on pourrait penser de Crédit Suisse et de l’École hôtelière de Lausanne. Ces deux établissements ont engagé une agente virtuelle du nom d’Amelia. Pour marquer son arrivée Crédit Suisse dira que l’IA n’est pas seulement en chemin, mais qu’elle est bien présente chez eux.

VIDÉO — Amelia, l’agente virtuelle engagée par Crédit Suisse

Soigneusement modélisée, Amelia a les cheveux blonds, les yeux bleus et un teint de pêche. Autant d’atouts qui séduisent… mais qui ne font pas tout. En termes de fonctionnalités, l’employée virtuelle est en mesure de réinitialiser un mot de passe, réactiver un compte bloqué et configurer une imprimante.

Des fonctions simples, certes, mais qui permettent à une entreprise de réduire drastiquement ses coûts humains. Andreas Dietrich, professeur à la Haute École de Lucerne rapporte que pendant l’indisponibilité temporaire d’une application interne, l’agente virtuelle a été en mesure d’assumer la charge de travail de 13 employés en une seule journée de travail.

Un argument de taille pour les investisseurs. BNP Paribas, NTT Communications et Telefónica figurent parmi les clients de l’entreprise à l’origine d’Amelia.

L’intelligence artificielle ? Simplement un effet de mode ! Rachid Guerraoui, professeur à la Faculté d’informatique de l’EPFL

Lorsque Blaise Pascal invente la première machine à calculer en 1645, on qualifie cela d’intelligence artificielle. La machine exécute un procédé qu’on pensait réserver à l’humain. Mais lorsque l’effet de surprise s’est estompé, nous avons arrêté de penser qu’il s’agissait d’IA.

Pour Rachid Guerraoui, professeur à la Faculté d’informatique de l’EPFL, le terme d’intelligence artificielle est un effet de mode. Selon lui, cela fait vendre et c’est pourquoi il faut être méfiant. L’IA serait une notion relative qui évolue avec son temps. D’ailleurs, la spécialiste dans le conseil algorithmique Aurélie Jean, n’apprécie pas le terme d’IA. Selon elle, il faut parler de “stupidité artificielle”, car on ne rend pas l’ordinateur plus intelligent mais moins stupide. 

Il est vrai que si certaines utilisation de l’IA semblent dérisoires, elles peuvent en réalité se révéler d’une efficacité redoutable. D’autres au contraire promettent monts et merveilles et déçoivent au premier coup d’œil. Il vient peut-être à nous de devenir des utilisateurs proactifs de cette technologie et de prendre conscience de ses limites et de son pouvoir d’attraction. 


Texte : Mathias Tuosto

Multimédia : Ainhoa Ibarrola et Mathias Tuosto

Infographie : Infogram

read more: