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La main-d’œuvre, talon d’Achille de la transition énergétique

Pour atteindre son objectif d’ici 2050, la Confédération mise notamment sur l’énergie solaire et l’assainissement des bâtiments. Problème: le secteur connaît de grandes difficultés à recruter du personnel qualifié et le nombre de diplômés n’augmente pas suffisamment. 

Des panneaux photovoltaïques partout où c’est envisageable: c’est le souhait de politiciens vaudois. Plus tôt dans l’année, la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga avait également évoqué l’idée d’obliger les maîtres d’ouvrage à munir les nouvelles constructions de cellules photovoltaïques. Les appels à un développement massif du solaire s’enchaînent à l’heure où les experts du GIEC crient à la catastrophe climatique. Dernièrement, ils ont été rejoints par les voix craignant une pénurie d’électricité cet hiver, due à l’arrêt des négociations sur l’accord-cadre avec l’Union européenne et la guerre en Ukraine.

Du côté des entreprises, pas de temps à perdre. La société Helion, spécialisée dans le domaine du photovoltaïque, des pompes à chaleur, du stockage d’électricité et de l’électromobilité, s’est fixée un objectif clair en 2021: recruter 700 nouveaux collaborateurs dans les cinq ans à venir.  Fondée en 2008, l’entreprise basée à Soleure compte actuellement 430 employés, dont plus de la moitié ont été engagés dès 2020. Une croissance «nécessaire pour suivre l’accélération du marché du photovoltaïque, en augmentation de 30% en 2020», explique le CEO Noah Heynen en citant les chiffres de l’association des professionnels de l’énergie solaire, Swissolar.

Des dizaines de milliers de professionnels demandés…

La Confédération compte sur un développement du secteur encore plus rapide pour atteindre son objectif climatique de zéro émission nette de gaz à effet de serre (ZEN) d’ici 2050: de 2,5 TWh d’énergie solaire produit en 2020, la Suisse devrait atteindre 33,6 TWh en 2050, selon le scénario de base envisagé dans le rapport Perspectives énergétiques 2050+. Sachant qu’il est considéré que la force hydraulique représente à terme près de 44 TWh, c’est environ 40% de la production d’électricité en Suisse qui devrait parvenir du solaire dans 30 ans.

En graphique: La stratégie énergétique de la Confédération est massivement basée sur le développement du photovoltaïque.

A l’évocation de cet objectif, l’ingénieur en énergies et écologiste engagé, Marc Muller se prépare à répéter son discours. Cela fait depuis un certain temps que le fondateur d’une société de conseils en transition énergétique le martèle: «Afin d’atteindre la neutralité carbone en 2050, le solaire devrait se développer dix fois plus rapidement qu’actuellement». La main-d’œuvre nécessiterait, selon son raisonnement, d’être multipliée par le même facteur. La faîtière Swissolar réunit environ 7000 professionnels du solaire. C’est donc plus de 50.000 travailleurs qui manqueraient, avertit-il. La main-d’oeuvre serait-elle le talon d’Achille de la transition énergétique?

Manque de spécialistes dans le solaire…   

Rentrons un peu dans les détails. Dans la mise en place d’un panneau solaire, deux corps de métier sont essentiels: l’installateur-électricien, qui va se charger du raccordement électrique, et le monteur, qui s’occupe de poser le panneau sur la toiture ou la façade. Le second, en comparaison au premier, demande peu de qualifications, explique Jocelyn Spertini, directeur de la formation pour l’Association cantonale vaudoise des installateurs-électriciens. Pour ce travail très manuel, la Suisse bénéficie largement d’une main-d’œuvre importée, indique Lionel Perret, responsable média et politique au sein de Swissolar. «Vous avez besoin de quinze personnes demain? Téléphonez à deux entreprises d’intérim, ils les fournissent sans aucun souci. C’est le personnel qualifié qui manque en Suisse», affirme Jocelyn Spertini.

Dans le photovoltaïque c’est clair et net, la pénurie est forte Luciano Ponti, directeur des ressources humaines chez Groupe E

Contactés, Romande Energie, producteur et distributeur d’énergie vaudois, le Soleurois Helion ainsi que l’énergéticien fribourgeois Groupe E s’accordent sur ce point: trop peu de travailleurs formés arrivent sur le marché, face à une demande en installations solaires croissante. «Dans le photovoltaïque c’est clair et net, la pénurie est forte», soutient Luciano Ponti, directeur des ressources humaines chez Groupe E. Le manque se ferait également ressentir pour les emplois qui demandent un niveau supérieur de formation. «Il y a des postes d’ingénierie liés à l’électricité qui sont ouverts depuis une année, désespère-t-il. Le marché n’est juste pas suffisant.»

… aussi pour la rénovation des bâtiments

L’enjeu ne se trouve pas seulement dans le développement du solaire. Respecter les objectifs fixés par la Confédération signifie également rendre les bâtiments climatiquement neutres. Pour remplacer un chauffage au fioul par une pompe à chaleur, c’est avant tout un installateur en chauffage qui est nécessaire, explique Noah Heynen. Le directeur d’Helion peine également à en trouver: «C’est comme pour les électriciens, il n’y a pas assez d’apprentis.»

En audio: Les places d’apprentissage dans le bâtiment peinent à trouver preneur, constate Martine Dousse, conseillère en orientation au Cycle d’orientation de la Glâne, Romont. 

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D’après une étude de la Haute école des sciences appliquées de Zurich, plus la transition énergétique sera rapide, plus la création de valeur et le nombre de places de travail seront élevés. L’auteur de l’étude, le professeur en énergies renouvelables et efficience énergétique Jürg Rohrer, appuie que les créations de postes  seront beaucoup plus importantes dans le domaine de la rénovation que dans celui des énergies renouvelables.

Un avis qui rejoint les estimations de Marc Muller, pour qui ce secteur demandera bien plus de bras que celui du photovoltaïque. «L’installation solaire est souvent en attente d’une nouvelle toiture. C’est dans l’ensemble du secteur de la rénovation où la pénurie de main-d’œuvre me semble la plus forte», abonde Lionel Perret de Swissolar. Dans ce domaine, le manque d’employé se chiffre en centaine de milliers. «Actuellement, 150.000 personnes travaillent en Suisse pour rénover 0,8% du parc immobilier par année. Si nous voulons arriver à 5%, il nous faudrait 700.000 personnes supplémentaires», estime Christian Petit, directeur de Romand Energie dans une interview donnée en avril à L’Agefi.

La Suisse est en train de rater sa transition énergétique Marc Muller, ingénieur et fondateur d’une société de conseils en transition énergétique

«Quand on parle de 2050 aux professionnels, ils savent très bien que c’est inatteignable avec la main-d’œuvre disponible en Suisse», insiste Jocelyn Spertini, également directeur de la formation à l’Association vaudoise des installateurs en chauffage et ventilation.

Une tension croissante

Malgré cette situation, les professionnels de l’énergie fribourgeois, vaudois et soleurois affirment être en mesure de répondre à la demande actuelle. Mais jusqu’à quand? «On est un peu à la limite. Les délais de réponses sont parfois plus longs que le souhait du client et plus longs que nos standards aussi», regrette Luciano Ponti de Groupe E, qui compte près de 2600 employés. Quant à Aline Spycher, directrice des ressources humaines chez Romande Energie Services, elle constate que les chefs de projets font parfois face à une surcharge de travail pour terminer les chantiers dans les délais imposés. «Nous y sommes très attentifs. C’est pourquoi nous cherchons activement à augmenter nos effectifs».

Keystone

Les entreprises atteignent leur limite et pour l’expert Marc Muller le manque de personnel deviendra un véritable frein à la transition: «Les prix de l’énergie fossile vont continuer à augmenter, c’est inévitable. Soudainement, les charges pour se chauffer seront tellement hautes que tout le monde voudra changer en même temps… Et ce sera impossible car on n’aura pas la main-d’œuvre.» Selon lui, aucun doute, «la Suisse est en train de rater totalement sa transition énergétique». Un constat que réfute l’Office fédéral de l’énergie, qui répond par écrit que «la promotion de la formation et le marché du travail attrayant devraient permettre de réunir à temps la main-d’œuvre nécessaire pour la mise en œuvre de la stratégie énergétique 2050 et de la stratégie climatique de la Suisse».

La reconversion professionnelle comme solution

Compte tenu des effectifs actuels, l’objectif ZEN de la Confédération serait difficilement atteignable, estiment Groupe E, Romande Energie et Helion. Mais ces trois entreprises restent optimistes, «car les solutions existent», relativise le CEO d’Helion. Il insiste tout particulièrement sur la reconversion professionnelle.

En vidéo: Samuel Duarte, ancien maçon,  explique les difficultés qu’il a rencontrées dans l’apprentissage de son nouvel emploi dans le solaire.  

Si la transition énergétique permet de créer de nouvelles places de travail, certaines sont vouées à disparaître, souligne Marc Muller. Il cite notamment la profession de mécanicien, touchée par l’avènement des voitures électriques, dont la maintenance ne demande plus autant d’heures de travail que pour une voiture à moteur thermique. Dans la vision idéaliste de l’expert, ces personnes devraient se tourner vers les métiers de la transition énergétique. Cependant, changer de métier en cours de carrière n’est pas si simple. En témoigne Samuel Duarte, maçon de formation, qui a appris la pose de panneaux solaires au sein de son entreprise. «Le plus difficile a été de me former aux compétences techniques», explique l’associé de chez EvoSun.

Dans le milieu du solaire, ce sont pourtant les compétences techniques qui sont le plus demandées, souligne Jocelyn Spertini. Et pour les obtenir, la case CFC est inévitable. Sans diplôme, il est interdit d’effectuer un raccordement électrique seul sur un chantier. Seulement, revenir à un apprentissage implique une réduction du salaire, qu’il n’est pas aisé de combiner avec des charges familiales.

En vidéo: Si certaines solutions existent pour raccourcir la durée d’un apprentissage d’une année,  aucune ne permet une véritable accélération. L’explication de Jocelyn Spertini, directeur de la formation pour l’Association cantonale vaudoise des installateurs-électriciens. 

Pour Marc Muller, l’argent public doit servir à la reconversion professionnelle, au même titre qu’il sert à la formation universitaire. Le député au Grand Conseil vaudois Nicolas Suter a porté cette cause devant le monde politique. Il a déposé le 16 juin dernier un postulat pour favoriser la reconversion professionnelle, en assurant un financement de la formation partagé entre l’employé, l’entreprise et l’Etat.

Certaines entreprises n’ont pas attendu pour donner un bagage à leurs nouveaux employés sans connaissances spécifiques. Noah Heynen se réjouit que son programme interne ait déjà permis de reconvertir, par exemple, des ramoneurs. Groupe E met également en place un projet pour former des installateurs de panneaux photovoltaïques. «On aimerait recruter des personnes qui ne sont pas du métier, mais dans une profession avec une affinité au domaine de l’électrique», souhaite Luciano Ponti.

Séduire plus de jeunes

Avant tout, les entreprises cherchent à former davantage de jeunes pour répondre à la demande de travailleurs. Quand il est question de créer des vocations, le secteur de l’électricité et de l’énergie bénéficierait d’un atout en comparaison d’autres métiers du bâtiment: «Nous travaillons pour le tournant énergétique et les jeunes cherchent un métier avec du sens», souligne Noah Heynen.

En audio: Les motivations des apprentis installateurs-électriciens sont diverses. Immersion dans une classe de 3e année à l’école professionnelle de Fribourg

Un beau discours, qui s’éloigne de la réalité vécue par Martine Dousse, conseillère en orientation depuis 33 ans. Employée au Cycle d’orientation de Romont, elle constate qu’à l’âge de choisir un apprentissage, soit entre 13 et 15 ans, les jeunes sont loin de se sentir préoccupé par le réchauffement climatique. «Quand on parle de transition énergétique, souvent on a l’idée d’ingénieur, de personne avec des compétences plus étendues. Cela ne correspond pas à un choix que l’on peut faire directement à la fin d’un cycle d’orientation», ajoute-t-elle.

Nous travaillons pour le tournant énergétique et les jeunes cherchent un métier avec du sens Noah Heynen, directeur d'Helion

Autre potentiel levier de motivation: le salaire. Offrir une rémunération plus élevée n’est pourtant pas envisagé par les entrepreneurs interrogés. Groupe E veut éviter de créer un déséquilibre salarial au sein de son entreprise, tandis que le CEO d’Helion trouve les rémunérations dans la branche tout à fait adéquates.

En graphique: Le nombre d’apprentis installateurs-électriciens stagne depuis de nombreuses années. 

Si le discours écologique ne prend pas et que les entreprises ne sont pas prêtes à augmenter les salaires, que reste-t-il pour faire naître de nouvelles vocations chez les jeunes ? A l’école professionnelle de Fribourg, le professeur pour les installateurs-électriciens Martial Monney plaide pour une revalorisation de la profession : «Il faut absolument que les entreprises promeuvent ces métiers. Au niveau salarial, mais aussi en démontrant que des perspectives professionnelles existent dans nos métiers. Il suffit de faire une formation post-CFC, dans le photovoltaïque par exemple, pour atteindre des débouchés très intéressantes».

Former davantage de travailleurs aux métiers de la transition énergétique semble de plus en plus essentiel pour construire un futur sans émission de CO2. Les professionnels de la construction n’ont plus qu’à espérer que la feuille de route «Offensive de formation du secteur du bâtiment», élaborée au début d’année en collaboration avec la Confédération pour palier à la pénurie de main-d’oeuvre, porte rapidement ses fruits.

Ces autres obstacles à surmonter
Bien qu’elle préoccupe fortement les entreprises, toute la transition énergétique ne repose pas uniquement sur la question de la main-d’œuvre. Pour Swissolar, l’approvisionnement en matières premières serait actuellement plus problématique pour l’industrie solaire. «Les délais de commande sont plus longs, pas seulement pour les panneaux, mais aussi pour les structures de montage», relève Lionel Perret. L’industrie fait actuellement face à une pénurie de polysilicium, essentiel pour la production de cellules photovoltaïques. Du côté de l’Association cantonale vaudoise des installateurs-électriciens, Jocelyn Spertini estime que le frein principal à la transition reste l’argent, soit le manque de volonté économique des propriétaires à changer leurs installations.

Texte et multimédia: Justine Fleury / photos: Keystone

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