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Le cannabis médical pour vivre mieux

Ils sont de plus en plus nombreux à se tourner vers le chanvre pour soulager leurs douleurs. Mais s’en procurer en toute légalité relève parfois du défi en Suisse. 

La sclérose en plaques, Frédéric a appris à vivre avec. Pour combattre la douleur, les insomnies, le manque d’appétit et les spasmes, le Fribourgeois de 59 ans a pratiquement tout essayé. Il y a quelques années, il est passé de la médecine classique à un traitement naturel. Il s’est mis au cannabis thérapeutique contenant du THC (tétrahydrocannabinol qui possède des propriétés psychoactives). Le produit est illégal pour ses compatriotes, mais Frédéric est autorisé par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) à en consommer. “Il ne me reste pas beaucoup de temps à vivre. Je l’accepte, mais le cannabis me permet d’adoucir ces derniers moments”, confie cet ancien architecte.

Le cannabis me permet d’adoucir les derniers moments que j’ai à vivre Frédéric, malade de la sclérose en plaques

Pour pouvoir consommer du cannabis contenant du THC en toute légalité, Frédéric a dû vaincre de nombreux obstacles. Le Fribourgeois a par exemple dû prouver que la médecine classique n’était pas en mesure de le soulager. Pour obtenir l’autorisation exceptionnelle de l’OFSP, il a attendu plusieurs mois. Cette procédure a retardé le début de sa thérapie et a bien failli le décourager. Après avoir montré patte blanche, il a débuté par le Sativex, un spray de synthèse, avant de découvrir des alternatives plus locales et naturelles.

Il s’est tourné vers Manfred Fankhauser qui fabrique des médicaments à base de chanvre : gouttes, teintures, huiles, etc. Ce pharmacien de Langnau dans le canton de Berne est le premier en Suisse à avoir mis le cannabis sur ses étagères. C’est lui qui envoie à Frédéric les gouttes qui lui permettent de se sentir mieux. Le soulagement a un coût : un petit flacon de Dronabinol coûte 220 francs suisses, soit plus d’un franc la goutte. Frédéric n’aurait pas pu se le permettre s’il ne devait compter que sur sa rente d’invalidilité. 

L’alternative douce du CBD

Frédéric le reconnaît volontiers : “sans le cannabis thérapeutique, ma vie n’aurait plus de saveur”. Alors, que font ceux qui n’ont pas la sclérose en plaques ou une maladie grave ? Ils peuvent se procurer illégalement du cannabis contenant du THC ou découvrir les joies du CBD, ce chanvre qui contient moins de 1% de THC et dont la vente a été autorisée en 2016. Aujourd’hui, cette alternative douce est commercialisée un peu partout et surtout sous toutes les formes (crèmes, tisanes, huiles, bonbons, etc.). L’avantage : les effets sédatifs, malgré l’absence de psychotropes.

Si certains pensent avoir trouvé leur remède miracle, d’autres sont plus sceptiques. Pour Claude Vaney, les études prouvant l’efficacité du CBD manquent. “On est toujours à la recherche d’une substance miracle. Alors est-ce que le CBD a des légères propriétés analgésiques ? Des gens diront que oui, mais on peut se demander s’il s’agit d’un effet placebo”, explique l’ancien médecin-chef de Neurologie à la Clinique Bernoise de Montana qui a travaillé durant plus de 25 ans sur les bienfaits du chanvre.

Placebo ou réelle efficacité ?

Depuis un burn-out, David souffre de crises d’angoisse et d’insomnie. Il utilise du CBD.

La Suisse prête à légaliser le chanvre médical ?

Les malades suisses demandent un accès légalisé au cannabis depuis des années. De nombreux pays ont sauté le pas. Le Canada par exemple a mis fin à un siècle de prohibition en légalisant la consommation du cannabis récréatif en juillet 2018. Au niveau mondial, le marché figure parmi les industries à la croissance la plus rapide, avec un chiffre d’affaires estimé à 75 milliards de dollars d’ici à 2030. L’exemple de l’État du Colorado aux États-Unis est frappant : le cannabis avait rapporté 50 millions de dollars d’impôts la première année et avait créé 18’000 emplois depuis sa légalisation, en 2014. 

Oui au cannabis médical, non au cannabis récréatif

La fièvre spéculative a donc logiquement gagné la Suisse. Si la légalisation du cannabis récréatif n’est pas encore à l’ordre du jour, les discussions vont bon train. Berne ne veut pas manquer le bon wagon et prépare ses débuts sur le marché du chanvre thérapeutique. En juillet 2018, le Conseil Fédéral a déclaré vouloir faciliter l’accès au cannabis médical pour les patients qui en ont besoin. Il prend conscience des bienfaits du produit, mais aussi des retombées économiques potentielles. Le Département fédéral de l’intérieur (DFI) a désormais pour mission d’élaborer un projet de consultation, qui comprend une levée de l’interdiction de circulation du chanvre thérapeutique. De plus, un remboursement potentiel du médicament par les assurances maladies doit également être examiné.

Il ne faut pas tarder. Le chercheur italien Davide Fortin estime que la Suisse prend du retard sur ses concurrents européens : “L’Allemagne, l’Italie, la République Tchèque et les Pays-bas ont de l’avance sur tous les autres”. 

En cultivant du cannabis, les agriculteurs pourraient gagner 10’000 francs de plus par cent mètres carrés. Christa Markwalder, Conseilleur nationale PLR

L’avis est partagé par la Conseillère nationale PLR Christa Markwalder. La parlementaire espère que la Suisse pourra bientôt exporter son propre cannabis thérapeutique. Selon Christa Markwalder, les agriculteurs pourraient gagner 10’000 francs supplémentaires par cent mètres carrés.

La spécialiste de l’OFSP Catherine Ritter précise les objectifs fixés par le Conseil Fédéral : “faciliter l’accès au cannabis médical dispensé d’autorisation, comme les produits du Docteur Fankhauser, tout en effectuant un travail d’analyse des résultats”. Le processus qui est d’habitude mis en place pour les médicaments traditionnels va devoir être revu, puisque selon elle “la réalité est allée plus vite que la science”. En juin 2019, un texte sera soumis à la consultation du Conseil fédéral. Il devra ensuite être traité par les deux chambres. Si aucun référendum n’est déposé durant 100 jours, la loi pourrait se voir modifiée. Autrement dit, pas de changements avant 2021.

La Suisse prend du retard sur le marché du cannabis thérapeutique par rapport à ses concurrents européens Davide Fortin, économiste et spécialiste du marché du cannabis

Si ces médicaments au cannabis légal sont autorisés, ils pourraient également être remboursés par les assurances maladies. Pour l’instant, ces dernières préfèrent ne pas se projeter. Assura, par exemple, ne veut pas se positionner : “L’une de nos principales missions, en tant qu’assurance-maladie, est de prendre en charge les factures des prestataires de soins pour ses assurés, dans le respect des bases légales, notamment de la LAMal. Aussi, il ne nous revient pas de prendre position sur la valeur d’un traitement ou l’opportunité de le rembourser”. 

Le marché du THC médical fait déjà saliver

Paul Monot, gérant de la boutique DrGreen lorgne sur le marché du THC légal

Copier la Californie… mais pas trop

Depuis janvier 2018, l’usage récréatif du cannabis en Californie est légal. Il suffit d’avoir plus de 21 ans et de pouvoir le prouver avec une carte d’identité pour pouvoir s’en procurer. La loi californienne autorise une possession de 28,3 grammes de cannabis par personne. L’État le plus peuplé des États-Unis avec près de 40 millions d’habitants est devenu instantanément le plus gros marché mondial de cannabis. 

Le revers de la médaille refroidit. Les cultivateurs californiens n’ont pas la vie facile : les lois sont contraignantes, mais surtout la pègre n’est jamais loin. Pour produire du cannabis, mieux vaut se protéger et ne pas avoir froid aux yeux. 

Malgré sa face sombre, l’exemple californien inspire partout dans le monde. En Suisse, Alternative Verte y voit un modèle à suivre. L’association lutte quotidiennement pour que les médicaments à base de chanvre et le cannabis récréatif soient disponibles librement. Nicolas Chanussot en est le Président. Pour lui, le temps commence à se faire long. Le Genevois ne comprend pas pourquoi la Suisse tarde à sauter le pas et dénonce une hypocrisie généralisée : “La Californie a tout compris. Ici, tout le monde fume des joints. Même les médecins se soignent avec les plantes, mais ils sont forcés de prescrire du chimique à leurs patients. Une médecine bon marché et naturelle dérange”. Autrement dit, le cannabis dérange parce que les pharmas n’ont pas encore pu se l’approprier. 

Une médecine bon marché et naturelle dérange Nicolas Chanussot, Président de l’association Alternative verte

Le cannabis médical souffre encore d’une mauvaise réputation alors que de nombreux médicaments — comme le Tramadol — contiennent des dérivés de l’opium. Il renvoie à l’image de la drogue récréative et donc à une connotation négative. Ceux qui se sont tournés vers l’agriculture de CBD pourront le confirmer.

Une guerre de voisinage s’était déclarée l’été dernier entre un producteur de CBD et les habitants de Corseaux. L’odeur des plantes de Frédéric Gay ont envahi la commune du Lavaux provoquant maux de tête et insomnies. Que faire dans ces cas-là ? Déposer une plainte devant la justice civile. Personne à Corseaux n’a franchi ce pas. La plantation est légale, n’en déplaise aux voisins qui ont gardé leurs fenêtres fermées durant de longues semaines. 

Frédéric Gay a d’autres chats à fouetter. Pour cultiver du CBD, le Genevois implanté dans le canton de Vaud a dû sécuriser l’ensemble de sa propriété. Il a déboursé des milliers de francs pour installer des caméras, une alarme et des barbelés. Malgré toutes ces précautions, des voleurs tentent régulièrement de s’introduire dans les serres où poussent le chanvre. Frédéric Gay a même été attaqué par des cambrioleurs surpris en plein acte. Il a reçu des coups et cette mauvaise expérience l’a choqué. De quoi transformer le rêve de Corseaux en un véritable cauchemar…

Les malades ne se découragent pas

La mauvaise réputation du cannabis et le manque de réaction de Berne ne découragent pas ceux qui utilisent le chanvre pour se soigner. Ils sont de plus en plus nombreux à obtenir une autorisation spéciale de l’Office fédéral de la santé publique. 

Ceux à qui l’autorisation est refusée se tournent vers le marché noir et le cannabis illégal pour leurs traitements, ce qu’Addiction Suisse déplore. La fondation compte plus de 220’000 consommateurs à ce jour en Suisse, la plupart cherchant à apaiser leurs douleurs. Si le cannabis thérapeutique contenant du THC venait à être légalisé, il est certain que ce chiffre augmenterait et qu’une grande partie du marché noir serait absorbée. La demande est devenue réelle et insistante.

Légaliser le cannabis médical, mais pas n’importe comment

Berne doit se préparer. Un cadre légal devra bientôt être établi en cas de légalisation du cannabis contenant du THC. Dans le privé aussi, il faudra s’armer face à la vague verte. Certains patrons interdisent la consommation d’alcool au bureau, qu’en sera-t-il du cannabis ? Les malades seront-ils autorisés à ingérer de l’huile de chanvre contenant du THC sur leur lieu de travail ? Autant de questions à traiter impérativement.

Ne pas banaliser le THC

Claude Vaney,
ancien médecin-chef de Neurologie à la Clinique Bernoise de Montana, évoque les dangers du cannabis pour les jeunes

Quoi qu’il en soit, Addiction Suisse se veut rassurant. Permettre aux patients d’accéder plus facilement au cannabis thérapeutique n’encouragera pas la dépendance et ne devrait pas bouleverser notre société. “Les doses seront prescrites et contrôlées, comme c’est le cas pour la morphine, une forme d’opiacé. Le cannabis est surtout dangereux pour les adolescents et peut altérer leur faculté d’apprentissage ou provoquer un dérèglement des émotions”, explique la porte-parole Corine Kibora. 

Le plus important sera de protéger les jeunes. Ces derniers sont plus sensibles aux effets du cannabis que les adultes. Un lien entre l’usage du chanvre contenant du THC, la psychose et la dépression existe, surtout lors de consommation intense et précoce.

Le mal est ailleurs

Il est plus facile de devenir accro à la cigarette qu’au cannabis

La société suisse évolue. Les médecins, les malades, l’OFSP, Addiction Suisse et Berne reconnaissent les bienfaits du cannabis médical. Manfred Fankhauser constate aussi un changement des mentalités : “je fais souvent des formations dans des hôpitaux. Je passe quatorze jours à l’Hôpital de l’Île pour informer. Je donne également dix à quinze conférences par année. Il y a trente ans, c’était impossible. Ceux qui s’intéressaient au cannabis était immédiatement catalogué”. 

La légalisation du cannabis médical se rapproche donc. Un juste retour des choses pour le chanvre qui est l’une des plus anciennes plantes cultivées par l’homme. Il vit aujourd’hui une renaissance. Matière première végétale et donc renouvelable, il s’inscrit même dans la lutte contre le changement climatique. 

Textes et multimédias Marie Ceriani
Photos Marie Ceriani, www.stuffstonerslike.com, www.parlement.ch

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