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Les règles, une voie vers la libération féminine ?

Les règles sont toujours aussi gênantes malgré qu’on en parle ouvertement. Casser le tabou n’a pas suffi à libérer les femmes. C’est que la voie de l’émancipation se cache peut-être ailleurs. 

Que faire ? Avaler un de ces comprimés et se rendre au travail ou céder à l’appel de ce corps enflé, traversé de crampes ? Et si, pour une fois, Juliette, tout juste 40 ans, prétextait une grippe et se laissait choir dans son canapé ? Au bureau, bien sûr,  il y a beaucoup à faire et les collègues risquent la surcharge. Mais…

Chaque mois, depuis plus de vingt cinq ans, du sang s’écoule de son vagin. Une preuve qu’elle va bien, qu’elle est en mesure de procréer. Comme nombre de ses consœurs — de 20–40% à 80–90%, selon des études reprises par la Revue Médicale Suisse — elle est sujette à d’intenses douleurs. Et puis, il y a ce sang, “la peur qu’il se laisse voir” et ce besoin impératif de se laver.

Une poubelle comme aménagement
Cette fois encore, à contrecœur, elle ira travailler. Qu’adviendrait-il de sa place
avec des absences d’un ou deux jours par mois ? Et puis,
à la pause, elle disposera
d’un peu de temps pour prendre furtivement soin d’elle. Sauf qu’il y a de grandes chances qu’elle ne trouve, à son égard, qu’une poubelle. Point de lavabo discret, encore moins de matériel de réserve. Il y a pire. Si Juliette travaillait à l’usine,
elle devrait respecter une procédure établie pour quitter son poste et se rendre
aux toilettes.

Juliette pourrait aussi prétendre à un congé menstruel, quelques jours par mois.
Ce serait le cas si elle vivait au Japon, mais, en Suisse, la question n’est pas évoquée. De tout façon, pour Valérie Borioli Sandoz, responsable de la politique d’égalité
chez Travail Suisse, il serait contre-productif de surprotéger les femmes. 

Pour finir, à quoi bon engager une femme ? Valérie Borioli Sandoz, Travail Suisse

Juliette est contrainte alors de poursuivre son petit bal. Soit elle ment à son employeur, soit elle se ment à elle-même. En Suisse, aucun chiffre ne met en évidence un éventuel problème d’absentéisme dû aux règles. La statistique existe, mais sur la base d’appréciations du type parce que j’étais fatiguée.  Le fonctionnaire de l’Office fédéral de la statistique s’en amusera même : “Il y a des sujets plus importants, Madame.” Oui, mais la reproduction, elle, fait l’objet de tout un chapitre. 

“Il faudrait avouer le vrai motif de nos absences”, suggère Maurane Riesen. La députée socialiste au Grand Conseil bernois est l’auteure d’une motion pour la gratuité des protections hygiéniques à l’école, refusée en mars dernier. Lors des débats, ses collègues femmes n’ont pas toutes soutenu sa cause.

Berne, Genève, même issue
La seule opposante qui ait daigné répondre aux questions a refusé la publication de ses réponses : “Je ne veux pas être associée à ce thème. Le sujet est surmédiatisé, il faut recentrer le débat.” Les règles sont intimes et les élèves bernoises auraient déjà accès à du matériel. Pas de quoi s’inquiéter. Des voix iront même jusqu’à pointer du doigt Maurane Riesen, qui aurait choisi d’empoigner un sujet émotionnel pour s’assurer d’une certaine publicité.

Et puis les députés bernois ne sont pas les seuls à déléguer le souci des règles à la charge mentale des femmes. A Genève, la motion “Protections hygiéniques gratuites en libre accès au sein du grand Etat” a aussi été balayée. 

J’avais peur d’être stigmatisée Maurane Riesen, députée au Grand Conseil bernois à propos de son intervention

Ce n’est donc pas demain que Juliette pourra s’engouffrer dans les toilettes sans sa petite trousse. Elle lui coûtera juste peut-être un peu moins cher. En mars 2019, le Conseil national a accepté une motion demandant que tampons, serviettes hygiéniques et protège-slips soient frappés d’un taux de TVA de 2,5% au lieu de 7,7%. En gros, un rabais de quelques centimes par paquet de tampons. Par ce geste, l’Etat ne veut pas “pénaliser injustement les femmes”.

Le tabou vit des heures difficiles elles veulent toutes sa peau

Hors de la sphère politique, ça bouge nettement plus fort. Du moins on le dirait.
Elise Dottrens, avec son association Rowenna, à Lausanne, par exemple, s’engage activement contre la précarité menstruelle. En Suisse, le phénomène n’est pas chiffré mais un sondage réalisé en France indique que 39% des femmes les plus précaires ne disposent pas de protections hygiéniques en suffisance et que plus d’une sur trois ne peut en changer assez souvent. 

Les réseaux sociaux sont aussi le théâtre d’une révolution en marche. “La parole s’y libère plus facilement et les réactions sont, pour la plupart, bienveillantes”, explique Elise Dottrens, qui déplore bien sûr quelques commentaires indélicats. “Ils réagissent à des images fortes.” 

Comme jamais, les femmes ont accès aux réalités des autres. Sur son compte Instagram, l’activiste féministe française Selma Anton ose publier des photos de son sang menstruel tandis que la sexologue américaine, Demetra Nyx, elle, l’étale sur son visage. Au mépris de la censure.

Spermatozoïdes-ovules, même combat
A l’école, aussi ça bouge. Le contenu des cours évolue. Depuis 2019, issues d’une collaboration avec l’Université de Genève, de nouvelles planches sont à disposition des enseignants romands. Elles mettent en parallèle les caractéristiques communes du développement des deux sexes.

Pénis-clitoris, bourses-ovaires, les enfants de 12–13 ans prennent conscience des similitudes de leurs corps en cours de biologie. Et puis, le détail mérite d’être relevé, les garçons apprennent à déterminer les périodes fertiles. Une bonne nouvelle si le calcul qui leur est proposé ne s’avèrerait pas un peu… simpliste ? Ou carrément risqué ?

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Le document (ici corrigé) que les élèves remplissent.

Photo : Martine Romanens

Plus local. L’école de Tavannes, dans le Jura bernois, a fait ces dernières semaines la une des médias. Des distributeurs de serviettes hygiéniques ont été installés dans les toilettes des filles. De belles pièces en inox, fabriquées spécialement par une entreprise de la région. L’initiatrice du projet, la travailleuse sociale Roubina Koyoumdjan y tenait : “C’est exprès. Un message pour les filles.”

Hors école enfin, devant une dizaine de couples mères-filles, Véronique Kupper fait son Cycloshow. Son Cyclo quoi ? Durant une journée, elle explique aux  jeunes filles âgées de 10 à 14 ans tous les détails du cycle menstruel. Le matin, avec bébé, l’après-midi, sans.

Vidéo : Que se passe-t-il au Cycloshow ?

La mise sur pied de tels ateliers, depuis 2002 en Suisse, prouve que les femmes veulent de l’évolution. D’ici à juillet prochain, quarante et une séances du Cycloshow seront organisées en Suisse romande, dont  80% se rempliront par le bouche à oreilles. Véronique Kupper s’avère, au passage, un témoin privilégié. “Il y a dix-huit ans, pratiquement aucune femme n’avait pu en parler avec sa mère. Aujourd’hui, je dirais qu’un tiers voire la moitié des mamans ont évoqué le sujet dans leur enfance.”

Pour une chose normale, qui concerne toutes les femmes de toute la planète… hallucinant, non ? Véronique Kupper, animatrice du Cycloshow

Près de 6000 femmes ont suivi les conférences du Sommet du cycle menstruel en ligne, cet été. Et, après le temps les tampons et serviettes standardisés au contenu parfois douteux, voici venu celui de la culotte menstruelle soi-disant sûre, des protections hygiéniques bios, lavables et pourquoi pas, en sus, faites maison.

Certains hommes aussi changent de regard. “Du dégoût ? Non, de la compassion”, avoue Alain, 48 ans, attendri. Une autre preuve : cette poignée d’ados mâles, âgés de 11 à 18 ans, qui se sont montrés prompts à échanger du sujet avec des termes précis.

Encore un ou deux petits points d’interrogation
Les choses bougent, le tabou vit des heures difficiles. Mais pourquoi subsiste alors cette sensation de honte ? Pourquoi Juliette continue de s’astreindre à travailler quand elle a mal ? Pourquoi les filles s’échangent discrètement des tampons pendant que d’autres se peignent le visage avec leur sang ? Si le contenu des cours s’est amélioré, pourquoi les écolières y ont accès à l’heure où certaines sont déjà menstruées ? Est-ce que ce que les filles en savent suffisamment ?

 

Audio : Le regard de Véronique Kupper sur ce qu’apprennent les filles à l’école

Que dire encore de l’infrastructure scolaire ? Lavabos communs, manque de protections disponibles, autorisation nécessaire pour aller aux toilettes, et, dans certains cas, manque de poubelles dans les toilettes en primaire. “Si elles ont trop mal, un mot d’excuse signé sera accepté pour justifier l’absence.”

La libération des femmes passera par une réappropriation de leur corps

“Le problème est plus profond. Il vient de loin. Dans Caliban et la sorcière, l’auteure Silvia Federici montre comment le passage du féodalisme au capitalisme a nécessité l’appropriation du corps des femmes pour produire la main d’œuvre nécessaire”, explique Jeanne, 43 ans, sociologue féministe qui témoigne ici comme femme. Elle rejoint Elise Thiébaut, auteure de Ceci est mon sang, qui confirme l’existence de cette société patriarcale dépossédant les femmes de leur corps. “Les règles ? Un instrument de discrimination!”

Speculum, specula, masculin
Impure, infertile, la femme menstruée sera longtemps stigmatisée et éloignée des lieux de culte. La chose ne s’oublie pas en deux ou trois petites générations. Si beaucoup de femmes occidentales parviennent à se distancier de principes religieux obsolètes, une musulmane menstruée n’a toujours pas le droit d’entrer dans la mosquée, de prier et de toucher le Coran. “Ce n’est pas la femme qui est sale, mais son sang.” Son sang. Issu de la désintégration de l’endomètre, prévu pour nourrir un enfant. 

A peine une jeune-fille a‑t-elle entamé sa vie sexuelle qu’elle est invitée à consulter. Une fois par an. Palpation des seins, frottis, dépistage, même sans symptômes et pour son bien. Combien sont-elles qui, face à cet illustre inconnu ont écarté les jambes pour offrir leur vagin au speculum, ce bec de canard métallique, peut-être le premier à les pénétrer ? 

Le langage de la médecine est complexe. La plupart des femmes ne le maîtrisent pas. Leur corps ne leur appartient plus. On déplore près de 7 ans de retard diagnostique pour les femme atteintes d’endométriose. Des femmes articulent même le terme “viol” lorsqu’elles consultent à répétition.

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En 1966, seuls 302 gynécologues consultaient en Suisse. La proportion hommes/femmes n’est pas connue à cette période. 

“Les règles, ça se passe au centre du corps et certaines féministes de deuxième génération s’en déconnectent complètement, poursuit Jeanne. Dans leur chemin vers l’égalité, elles dévalorisent ce qui a trait au corps au profit d’activités et de compétences perçues comme masculines. Croyant s’émanciper elles parlent suppression des règles, liberté et productivité, mais elles révèlent juste l’autre face du même tabou.”

Dieu médecine 
“Aujourd’hui, toutes les contraceptions dites naturelles — à traduire reposant sur la connaissance par les femmes de leur propre corps, il n’y a rien de naturel dans ce savoir-là — sont discréditées par les discours médicaux. Pourtant de nombreuses femmes savent que ces méthodes fonctionnent car c’est ainsi qu’elles maîtrisent leur fécondité.”

Des propos qu’appuie Harri Wettstein, à la tête de la fondation Sympto Therm. Lui promeut une méthode de contraception naturelle : la symptothermie.

Il faut lutter contre l’illettrisme des femmes à propos de leur propre cycle Harry Wettstein, Sympto Therm

La méthode se base sur l’analyse d’observations telles que la température corporelle, la consistance de la glaire cervicale ou la hauteur du col utérin. Avant d’être autonome, la femme doit se former avec une conseillère durant six mois. Si la méthode n’est pas récente, elle n’en est pas moins actuelle. Une application mobile récolte les données et recense automatiquement les périodes fertiles en libérant les femmes d’un calcul fastidieux.

“Le problème, c’est qu’une multitude d’applications féminines peu sérieuses ont envahi le marché. La nôtre se noie dans le paquet.” Amalgamée avec d’empiriques méthodes (comme celle qui compte 14 jours depuis les dernières règles pour définir le jour de l’ovulation), la symptothermie souffre d’un déficit d’image. L’application mobile a d’ailleurs fait l’objet d’une bataille juridique avec Swissmedic. Sympto Therm a finalement eu gain de cause en septembre dernier.

“J’ai pris contact plusieurs fois avec la présidente des gynécologues suisses, je ne suis jamais parvenu à obtenir un rendez-vous. C’est dingue, ce sont presque les femmes qui luttent contre les femmes.” Harri Wettstein voudrait que son alternative soit aussi proposée dans les consultations.

Unir plutôt que diviser
Libérer les femmes de cette honte menstruelle est un beau projet. Mais lutter pour ou lutter contre, c’est quand même toujours lutter. Les femmes ne sont pas toutes des victimes à sauver. 

Loin de nier les douleurs réelles de leurs consœurs, certaines ont déjà ouvert d’autres voies, comme celle de faire avec. Sybille, par exemple, vit à 42 ans dans l’acceptation de son cycle. “J’en subis les douleurs et les désagréments, mais j’aime aussi rester au contact de cette immense énergie qui m’envahit aux alentours de l’ovulation.”

C’est à Jeanne que reviendra l’honneur de remplir la dernière ligne. Ceci parce que sa phrase dit, au final, presque tout : “Je veux trouver des pistes qui unissent au lieu de diviser.”

Crédit photos :  @ID-Medical.fr ; Céline Thurre-Millius et Martine Romanens
Textes : Martine Romanens

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