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Pas si « gay-friendly », la politique romande ?

Les politiciens qui affichent librement leur homosexualité sont encore rares en Suisse romande. Ça pourrait changer, grâce aux sections LGBT des partis et à la nouvelle génération qui arrive au pouvoir.

« Le sujet que vous souhaitez aborder, s’il est parfaitement légitime, a trait à la vie privée du Conseiller d’État Thierry Apothéloz. » L’e‑mail du chef de cabinet genevois met un point final à nos insistantes sollicitations : interview refusée avec le premier élu ouvertement homosexuel dans un exécutif cantonal romand.

Thierry Apothéloz avait fait son coming out médiatique en 2013. Et s’est encore largement exprimé à ce sujet durant la campagne menant au Conseil d’État en mai 2018. Il avait notamment accordé une interview au site web de Network, l’association suisse des dirigeants gays, dont il est membre : « Il n’est jamais facile de faire son coming out quand on est responsable politique. Mais si nous voulons que les choses changent, il faut savoir se rendre visible », répondait le nouveau chef de la cohésion sociale.

Alors pourquoi cette timidité aujourd’hui ? « La Suisse romande est un petit territoire. Si vous êtes l’un des premiers à franchir le pas, vous risquez d’être interpellé plus souvent par les médias pour évoquer votre orientation sexuelle, plutôt que pour présenter votre agenda politique, explique Thierry Delessert, chargé de recherche à l’Université de Lausanne et spécialiste de l’histoire de l’homosexualité en Suisse. A l’image des premières femmes engagées en politique, à l’époque approchées par les journalistes uniquement en raison de leur appartenance au sexe féminin.

Il y a toujours cette peur de passer pour le gay ou la lesbienne de service.

C’est une élue retraitée qui répondra finalement à nos questions : Marianne Huguenin, ancienne conseillère nationale POP et ex-syndique de Renens. « L’orientation sexuelle n’appartient pas à la sphère intime, lance-t-elle. Selon moi, affirmer qu’on est homosexuelle, c’est du même ordre que de répondre à la question : qui êtes-vous ? »

Mais Marianne Huguenin le reconnaît : lorsqu’elle a fait son coming out public en 2004, une année avant la votation sur le partenariat enregistré (Pacs), elle avait dû vaincre les mêmes réticences que ses collègues homosexuels. « Il y a toujours cette peur de passer pour le gay ou la lesbienne de service, se souvient-elle, et de voir toute son activité publique réduite à ça. Et c’est vrai qu’il m’est arrivé plus tard de refuser quelques interviews, directement liées à mon orientation sexuelle, souhaitant privilégier d’autres thématiques. » 

Vie privée ou vie intime ? 

Si l’élue POP a joué le rôle de pionnière en Suisse romande, son coming out n’aura pas entraîné une vague de transparence parmi les autres politiciens homosexuels. La plupart considèrent aujourd’hui encore que leur orientation sexuelle relève de leur vie privée et n’a donc pas à être communiquée. « Ce n’est généralement qu’un prétexte, rectifie Thierry Delessert. En réalité, l’homosexualité est un sujet encore tabou en Suisse romande. Elle est tolérée, mais pas toujours acceptée. »

Faire son coming out, c’est encore un risque pour un politicien romand.

Une opinion que partage le conseiller national Mathias Reynard, auteur de l’initiative contre l’homophobie, acceptée au Parlement en novembre 2019. « Faire son coming out aujourd’hui, c’est risquer de perdre une partie de son électorat », affirme le socialiste valaisan.

Un point de vue qui tranche avec celui du démocrate du centre Yves Nidegger. « On peut être ouvertement gay et élu UDC », assure le conseiller national genevois. Selon lui, si des politiciens taisent cette information, c’est uniquement parce qu’elle est du ressort de leur vie privée. « Ce qui se passe dans leur chambre à coucher ne regarde personne. »

Les Romands ont un train de retard

Des exemples alémaniques ont tendance à lui donner raison. Car s’il est quasi impossible d’identifier un député romand ouvertement homosexuel sous la Coupole fédérale, la tâche est beaucoup plus aisée parmi les parlementaires germanophones, y compris à la droite de la droite. Parmi eux notamment, le conseiller national UDC Hans-Ueli Vogt, élu en 2015. Le Zurichois n’a jamais caché son homosexualité. « Je la vis de manière très transparente dans ma vie quotidienne en ville de Zurich, raconte-t-il. Il m’est paru logique d’en faire de même en politique. »

Au Conseil municipal de la Ville de Bienne, 3 membres sur 5 sont homosexuels. (Photo : Alexandre Willemin)

Est-ce la preuve d’un Röstigraben en ce qui concerne l’homosexualité des politiciens ? « Même à Zurich, des électeurs UDC homophobes ont refusé de m’accorder leur voix en raison de mon orientation sexuelle, reconnaît le professeur de droit. Mais il y a aussi des gays et lesbiennes qui n’ont pas voté pour moi, parce que je suis UDC. » 

En Suisse alémanique, qu’un politicien soit gay ou non, ça n’intéresse plus personne.

S’il est un politicien témoin de cette plus grande ouverture d’esprit outre-Sarine, c’est bien l’ex-conseiller d’État bernois Bernhard Pulver. Son coming out public remonte déjà aux années 80, en charge à l’époque du secrétariat général des Verts suisses. « Il existe bel et bien un Röstigraben en ce qui concerne l’homosexualité, confirme l’écologiste. En Suisse alémanique, qu’un politicien soit gay ou non, ça n’intéresse plus personne, c’est devenu quelque chose de complètement naturel. »

Alors pourquoi ne retrouve-t-on pas ce même degré de tolérance en Suisse romande ? « Je ne crois pas que l’homophobie soit davantage présente dans les cantons francophones. Pourtant, certains politiciens ont encore tendance à rester flous sur leur orientation sexuelle, y compris dans les plus hautes sphères de la politique cantonale, observe-t-il. Pourquoi ? Je n’arrive pas à l’expliquer…»

L’historien Thierry Delessert a bien sa petite idée sur la question. Selon le chercheur, il faut observer la situation à une plus grande échelle : on aurait affaire à un « Rheingraben », soit un fossé entre les cultures germanophones et francophones. « La Suisse est un reflet des différentes cultures européennes, explique-t-il. Souvenez-vous des manifestations géantes qu’a engendrées le mariage pour tous en France, imposé par décret par François Hollande. Alors qu’en Allemagne, les lois en faveur des LGBT ont été votées par le législatif et n’ont pas donné lieu à de grands mouvements contestataires. »

Et il en va logiquement de même en ce qui concerne l’homosexualité des politiciens. « Les Français auront grand peine à citer quelques noms de députés gays ou lesbiennes sur les plus de 500 membres de l’Assemblée nationale, poursuit l’historien. C’est tout l’inverse au Bundestag, où l’on affiche librement son orientation sexuelle. »

Le couple présidentiel, comme on le connaît en France ou aux USA, un modèle dépassé ?


Une question de générations

A l’échelle cantonale et communale, une nouvelle génération de politiciens émerge : ils ne font plus aucun tabou de leur homosexualité. Contrairement aux idées reçues, ils ne proviennent pas uniquement des grands centres urbains mais de toutes les régions de Suisse. Et notamment du Valais — canton romand réputé pourtant le moins ouvert sur les questions LGBT -, en raison de son rejet en 2005 à plus de 55% du Pacs pour les personnes de même sexe. Le « non » le plus net, juste après Appenzell Rhodes-Intérieures.

Fabien Thétaz, 33 ans, fait partie de cette nouvelle génération de politiciens. Il a démarré sa carrière politique en novembre 2018 en accédant à la Constituante valaisanne. « Je vis mon homosexualité librement, sans ressentir le besoin ni de la revendiquer, ni de la cacher, se confie-t-il. Que ce soit dans ma vie privée, professionnelle ou politique. »

Le socialiste confirme une meilleure acceptation de l’homosexualité dans la population en général, et plus encore parmi la nouvelle génération. « Mais il ne faut pas oublier tous ceux qui restent fortement attachés à des valeurs conservatrices, nuance-t-il. Ce n’est pas parce qu’on est jeune, qu’on est forcément progressiste ! »

Audio : « On ne demande pas aux politiciens s’ils sont droitiers ou gauchers…»

Dans les partis de droite et du centre, on trouve également des jeunes élus ouvertement gays. A l’image de Kevin Woeffray (PDC/VS), à l’exécutif de Port-Valais depuis 2013. « J’ai toujours été transparent sur mon homosexualité avec mes collègues de parti, sans que ça pose problème », soutient le jeune homme de 29 ans.

Il y a eu quand même quelques épisodes plus complexes à gérer, toujours en période préélectorale. « C’est le seul moment où l’on m’a fait des remarques déplacées concernant mon homosexualité, détaille le Valaisan. Quant à savoir à quel point cela a pu influencer mon élection, je n’en ai aucune idée…»

Le reste du temps, les seules critiques qui parviennent jusqu’aux oreilles du politicien émanent d’autres jeunes. Ils ne comprennent pas toujours son choix de rejoindre un parti réputé conservateur sur les thématiques sociétales. « Mon engagement politique ne se fait pas qu’autour de mon orientation sexuelle, mais par rapport à un ensemble de valeurs, se défend l’élu. Personnellement, je me sens davantage en adéquation avec l’aile moins conservatrice du PDC, défendue notamment par la conseillère fédérale Viola Amherd. »

Audio : « Plus jeune, j’aurais voulu des modèles de politiciens gays. »

A droite de l’échiquier politique, les politiciens ouvertement gays restent encore des exceptions. « Parce que leur parti ose rarement aborder les questions LGBT, explique la politologue Lorena Parini. Contrairement à la gauche, qui en a fait depuis longtemps un de ses chevaux de bataille. »

Et même dans les partis réputés plus ouverts, les politiciens LGBT restent réticents à sortir de la norme. Notamment au niveau de leur apparence physique. « Ils craignent que les citoyens hétérosexuels ne puissent plus se reconnaître en eux, analyse la chercheuse à l’Université de Genève. Personnellement, je rêverais qu’on élise un jour un conseiller fédéral ouvertement gay et très efféminé ! »

Le groupe Gay UDC, mélange inédit de valeurs conservatrices et progressistes.


Des lobbys LGBT à l’intérieur des partis

Pour accroître leur visibilité, des politiciens homosexuels ont fondé des sous-sections de partis LGBT : Radigal chez le PLR, Gay UDC, ou encore le Groupe de travail LGBTI du PDC. Uniquement des partis de droite et du centre…

Ce n’est pas un hasard, estime le député suppléant valais Sébastien Nendaz. « On n’en a jamais ressenti le besoin dans les partis de gauche, affirme le socialiste. Parce que nos groupes politiques défendent depuis longtemps les causes LGBT. Et que nous préférons travailler de manière inclusive. »

Le lancement du groupe Gay UDC en 2010 avait d’ailleurs suscité de vives tensions au sein du parti. Principalement en Suisse romande, où certains membres reprochaient à ce nouveau mouvement de contredire leurs valeurs fondamentales, comme la défense des familles traditionnelles et du mariage.

«Aujourd’hui, la situation s’est apaisée », rassure Beat Feurer, président de Gay UDC et membre de l’exécutif de la Ville de Bienne. Il reste bien sûr de fortes voix à convaincre, mais de manière générale notre cause est de mieux en mieux comprise au sein de l’UDC. » Dernière preuve en date : la section bernoise s’est prononcée pour le projet de mariage pour tous.

Vidéo : difficile de mesurer la véritable influence de Gay UDC

Du côté du PLR, la section LGBT a déjà été fondée en 2003. Ses premiers membres étaient tous alémaniques et ils représentent toujours une forte majorité. Le Biennois Michel Tschank, membre du comité de Radigal, projette de fonder prochainement une sous-section francophone, « pour améliorer leur influence sur les politiciens romands ».

Un but légitime, dans ce parti qui reste divisé sur les thématiques LGBT. Comme en décembre 2018, quand le Conseil national votait la nouvelle loi contre l’homophobie : acceptée par 24 députés PLR, refusée par les 9 autres. « Les thématiques qui touchent les personnes LGBT sont des thèmes éminemment personnels, admet la conseillère nationale Isabelle Moret (PLR/VD). Concernant ces sujets, il n’y a pas de ligne unique au sein de notre parti. »

Mais dans une société toujours plus ouverte aux causes LGBT, ces groupes sont-ils vraiment utiles ? « Ils peuvent avoir une certaine influence, au sein même des partis, confirme Georg Lutz, politologue à l’Université de Lausanne. Un élu UDC par exemple, sera davantage réceptif aux arguments d’un collègue de parti, plutôt qu’au discours d’un adversaire politique. »

Vidéo : briser le cliché du gay qui vote à gauche

L’année 2019 sera chargée pour les différents lobbys LGBT, car un grand dossier sera discuté dès décembre au Parlement : le mariage pour tous. Avec l’Italie et l’Autriche, la Suisse reste le dernier pays d’Europe de l’Ouest à ne proposer qu’un partenariat civil pour les personnes de même sexe.

Texte et multimédia : Alexandre Willemin
Illustrations : Mathias Tuosto
Photos : Keystone

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