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Pauvreté : lorsque des vies basculent

La pauvreté augmente en Suisse. Un divorce, une dette, une addiction suffit parfois à faire sombrer une personne dans la précarité. Enquête

Julien Duras a dix francs pour faire ses courses aujourd’hui. Alors qu’il longe les rayons d’une épicerie Caritas à Lausanne, chaque franc compte. Il constate avec amertume que sa situation a changé. Rapidement.

Il y a quelques mois, il vivait encore avec son épouse et ses enfants. Le couple ne roulait pas sur l’or, mais il pouvait subvenir aux besoins de la famille. Suite à la séparation, la situation du père s’est détériorée.

Frais juridique, pension alimentaire, dettes, Julien Duras n’arrive plus à boucler les fins de mois. Il travaille pourtant au CHUV en tant qu’assistant en soins à plein temps.

Cette histoire illustre celle de nombreux Suisses et Suissesses qui basculent dans l’indigence suite à un événement imprévu. Dans notre pays, 7,6 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. 14,7 % des habitants sont considérés comme des personnes à risque. 

Le divorce est l’une des principales raisons qui poussent les familles dans la misère, car les deux parties voient leur frais augmenter. 

1. Le divorce : porte d’entrée vers la précarité

Photo : Julien Dura

Julien Duras menait une vie économiquement stable avec sa femme et ses enfants. La famille possédait une carte Caritas. Mais n’avait nul besoin de compter chaque franc au moment d’effectuer leurs achats.

Le divorce a plongé le père dans la précarité. La cause principale de ses soucis : la pension alimentaire, aussi connue sous le nom de « contribution d’entretien », qu’il doit verser à son épouse.

Le montant de la contribution est fixé par un juge selon un calcul complexe. Il établit un minimum vital censé recouvrir tous les besoins du débiteur, généralement l’homme. La somme du revenu restante est reversée à l’épouse en fonction des besoins de cette dernière. S’il reste un excédant au débiteur, celui-ci est partagé entre les deux époux.

Audio : « 2 francs pour un kilo de riz, c’est trop cher pour moi »

Reportage : Julien Dura effectue ses courses dans une épicerie Caritas à Lausanne

En Suisse, 4 % des pères ont la garde des enfants contre 50 % pour les femmes. 46 % restant ont une garde partagée. Les pères sont généralement amenés à devoir payer une contribution d’entretien. Cela vient également du fait que les femmes sacrifient plus souvent leur carrière professionnelle pour s’occuper des enfants.

Graphique : répartition de l’autorité parentale entre hommes et femmes

Les femmes ne s’en sortent pas mieux. Même si elles bénéficient d’une contribution d’entretien. « Un divorce péjore toujours la situation des deux parties » explique Olivier Cruchon, responsable de l’action sociale à Caritas Vaud. 

Un bug dans le système

Julien Duras travail au CHUV à temps plein. Le minimum vital qui lui a été attribué ne lui permet pas de manger à midi. La majorité de son revenu lui sert à payer ses frais de justice et à éponger ses arriérés, que le minimum vital n’inclut pas.

En Suisse, les tribunaux ne permettent pas d’inclure les dettes dans le calcul du minimum vital. Cette lacune dans la loi place certaines personnes dans une situation financière intenable qui les amène à s’endetter davantage.

2. Les jeux d’argent : jouer pour se refaire

Alexandre* (nom d’emprunt) n’est pas né avec une cuillère en argent dans la bouche. Ses parents n’avaient pas les moyens de financer ses études. Il a recouru au jeu pour payer sa formation et ses loisirs. Mais le besoin s’est transformé en dépendance. 

Il s’est endetté. Il a abandonné ses études et a continué à jouer pour essayer de se « refaire ». Il s’est fait interdire de tous les casinos de Suisse et de France. Mais cela ne l’a pas empêché de continuer à jouer au poker avec ses amis. Il avait la chance de vivre encore chez ses parents. Mais sa situation financière est devenu précaire.

Son cas ressemble à celui de nombreux joueurs qui voient dans le jeu une possibilité de gain. 75 000 personnes pratiquent le jeu de façon excessive en Suisse.

Photo : Guillaume Carel

« Beaucoup de gens jouent car ils ont déjà des problèmes financiers » nous confirme Markus Meury, porte parole chez Addiction Suisse. Il met en cause la publicité, qui fait miroiter des gains immenses. Alors que les probabilités font qu’un joueur ne peut que s’appauvrir. 

Photo : Guillaume Carel

Les joueurs sont victimes d’un mécanisme psychologique contradictoire : l’espoir de gain. Psychologue au CHUV, spécialisée dans les addictions, Svetlana Dimova nous explique : « Les joueurs pensent que plus ils jouent, plus ils ont de chances de gagner. Alors que l’espoir de gain est négatif. »

Les joueurs pensent que plus ils jouent, plus ils ont des chances de gagner. Alors que l’espoir de gain est négatif. Svetlana Dimova, psychologue

Alexandre connait bien cette pensée. Il s’est longtemps cru capable de retrouver son « mojo ». Il espérait gagner le gros pactole qui allait lui permettre de se sortir de cette situation financière difficile. Grâce à une thérapie il a finalement réussi à prendre de la distance avec le jeu.

Aujourd’hui, il est un joueur occasionnel. Il sait qu’il est très difficile de se détacher complètement de cette addiction. Mais il est capable de la contrôler. Il vient de terminer ses études de droit et a réussi à rembourser ses créanciers. L’avenir semble soudain plus joyeux.

3. La dette : la spirale infernale

Que se passe-t-il lorsque vous ne payez pas une facture ? Vous recevez un rappel. Et ensuite ? Vous la payez. Sauf si vous n’en avez pas les moyens. Alors les facture et les rappels vont s’empiler. Et vous serez mis en poursuite par un ou plusieurs créanciers. 

Rita Sacramento s’est enfoncée dans une spirale de la dette. (Photo : Hugues Siegenthaler)

Rita Sacramento a vécu l’expérience du surendettement. Ses arriérés étaient tels, qu’elle n’allait plus jamais pouvoir les rembourser. Elle reconnait avoir mené une vie au-dessus de ses moyens : « J’avais un bon salaire d’environ 6000 francs par mois. Je contractais des crédits pour envoyer mes enfants au ski ou partir en voyage ». Un jour, elle a été rétrogradée au travail et son salaire est descendu à 4200 francs par mois. Les factures se sont alors accumulées et elle était incapable de les rembourser. Rita Sacramento a été mise en poursuite et a eu une saisie sur son salaire. 

Je contractais des crédits pour envoyer mes enfants au ski ou partir en voyage Rita Sacramento

Pour établir la somme qui peut être prélevée du salaire, l’Office des poursuites calcule un minimum vital qui varie selon la situation de la personne. Le montant de base mensuel pour une personne vivant seul s’élève à 1200 francs. Il est de 1700 francs pour un couple avec deux enfants. À ce montant de base s’ajoute le loyer, l’assurance maladie, les pensions alimentaires et d’autres dépenses comme l’essence, par exemple. 

Ironie du sort, le paiement des impôts n’est pas pris en compte. Rita Sacramento a vécu cette situation : alors qu’elle remboursait ses créanciers, sa dette d’impôts augmentait. « Ça fait boule de neige ! Chaque année et ça fait des arriérés. » La spirale infernale peut alors s’éterniser.  

Chaque assistant social est confronté à des situations où des gens ont essayé de se suicider Sebastien Mercier, Directeur Dettes Conseil Suisse
Photo : Dettes Conseil Suisse

Sébastien Mercier, directeur de Dettes Conseils Suisse déplore : « Ça peut durer à vie. Lorsqu’on a une saisie, on est dans l’impossibilité de payer ses impôts. Tout surplus financier est saisi pour rembourser les créanciers. Donc, les impôts partent en poursuite et des personnes gardent des dettes jusqu’à la mort, dont les enfants peuvent hériter. » 

« Psychologiquement, c’est très dur, raconte Sébastien Mercier. Ils sont toujours sous stress. Certains doivent renoncer aux soins médicaux. Soit pour eux-même, soit pour leurs enfants. Chaque assistant social est confronté à des situations où des gens ont essayé de se suicider. » 

Des débats au Parlement

Au niveau fédéral, le conseiller aux États Claude Hêche (PS/JU) a lancé une motion pour modifier la Loi fédérale sur la poursuite pour dette et la faillite. Il propose de mettre en place des outils pour effacer certaines obligations. Cette proposition est soutenue par le Conseil fédéral qui reconnait que les conséquences du surendettement « peuvent être dramatiques, particulièrement pour les familles ; exclusion sociale et économique, impossibilité de financer la formation des enfants, difficultés conjugales, difficultés à retrouver un logement, impossibilité de retrouver du travail, etc. » 

Salle du Conseil national December 17, 2008. (Photo : Keystone/Gaetan Bally) 

Plusieurs conseillers nationaux ont essayé d’inclure les impôts dans le calcul du minimum vital : Mauro Poggia alors qu’il était Conseiller national (MCG/GE) en 2012, Sebastian Frehner (UDC/BS) en 2014, Roger Golay (MCG/GE) en 2015. Toutes ces propositions ont toujours été rejetées au Parlement. 

Photo : Keystone/Peter Klaunzer

En décembre dernier, la conseillère nationale Diana Gutjahr (UDC/TG) a déposé la motion « Intégrer les impôts courants dans le calcul du minimum vital ». Si le Conseil fédéral dit comprendre le problème, il a rejeté la motion. Selon le gouvernement, « vérifier si les impôts sont effectivement payés exige un important travail administratif supplémentaire de la part des offices des poursuites.» Cette motion doit encore être traitée au Conseil national. 

Le plan d’assainissement : dernière bouée de secours

Pour résoudre sa situation financière, Rita Sacramento a fait appel à l’unité d’assainissement financier de la ville de Lausanne (Unafin). Cette unité effectue des plans d’assainissement pour les personnes en difficulté. En 36 mois, toutes les obligations doivent pouvoir être remboursées. 

Ce plan élargi permet aux personnes de rembourser leurs créances, sans en accumuler d’autres. Rita Sacramento se rappelle : « c’était un long chemin de croix. Il faut mettre de côté sa dignité pendant trois ans. On doit révéler toutes nos dépenses à l’Unafin, jusqu’au moindre détail. Et trois ans, c’est long. » Rita reconnait avoir eu de la chance. Elle vivait dans l’appartement de son compagnon et ses enfants étaient déjà majeurs. Ce sont des frais fixes qui rendent le remboursement beaucoup plus difficile. 

Cette situation est une catastrophe sociale Olivier Cruchon, Caritas Vaud
Photo : Caritas Vaud

Selon Olivier Cruchon cette situation est une « catastrophe sociale » car c’est souvent la pauvreté qui cause le surendettement. « Il suffit de perdre un emploi, de tomber malade ou d’arriver en fin de droit au chômage pour que certaines factures ne puissent plus être réglées. » 

En Suisse, la dette est perçue particulièrement négativement, estime Sébastien Mercier. Une influence germanique selon lui où le mot dette, « Schuld », signifie coupable. « Aux Etats-Unis, il existe des systèmes de faillite qui permettent d’effacer toutes nos dettes en six mois. Les Américains préfèrent désendetter les gens pour qu’ils consomment. Alors qu’en Europe, nous sommes plus moralisateurs. » 

D’après l’Ordre judiciaire vaudois, en 2017, 405 470 nouvelles poursuites ont été introduites dans le canton de Vaud. Ce qui correspondrait à environ 98 000 personnes. 

Graphique : nombre d’actes de poursuites dans le canton de Vaud

Aujourd’hui, Rita Sacramento a réussi à rembourser tous ses créanciers. Elle travaille pour une épicerie Caritas à Vevey. Son expérience lui permet de conseiller beaucoup de personnes sur le plan moral. « Je suis très fière de mon parcours. Ça été dur. Avant, j’étais désastreuse avec mes comptes ! Mais maintenant, je sais que c’est possible d’y arriver. » 

Précarité n’égale pas fatalité

Les raisons qui poussent quelqu’un à tomber dans la précarité sont nombreuses. À celles évoquées peuvent s’ajouter l’alcoolisme, la perte d’emploi ou encore la dépression.

Mais il est aussi possible de retrouver une vie normale, comme l’on prouvé Rita Sacramento et Alexandre. Les circonstances économiques et personnelles évoluent. La pauvreté n’est parfois qu’une mauvaise passe.

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